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Soudan : Un communiste libertaire au Darfour

category afrique du nord | impérialisme / guerre | opinion / analyse author Tuesday October 09, 2007 16:33author by Michael Schmidt - ZACF Report this post to the editors

Le Sud-Africain Michael Schmidt, de la Zabalaza Anarchist Communist Federation (ZACF), a récemment voyagé au Darfour, cette région du Soudan ravagée par une atroce guerre civile. Malgré une large couverture médiatique, la compréhension de ce conflit est parasitée par la propagande des grandes puissances qui ont des intérêts stratégiques dans la région. Un point de vue depuis le front.


Soudan : Un communiste libertaire au Darfour


Beaucoup de choses ont été écrites sur la crise qui se déroule au Darfour, dans les trois provinces les plus occidentales du Soudan, je ne m'étendrai donc pas dessus [1].

D'un côté les Etats-unis hurlent au génocide des tribus four, massalit et zaghawa par les milices djandjawids soutenues par Khartoum - une position mue sans doute par le désir de Washington d'accéder au pétrole soudanais actuellement exploité exclusivement par la Chine et, dans une moindre mesure, par la Malaisie et l'Inde. D'un autre côté Nafi Ali Nafi, n°2 du National Congress Party (NCP, parti au pouvoir au Soudan) [2], a admis que Khartoum a armé et entraîné une « force de défense populaire » parmi la population civile pour soutenir l'armée soudanaise dans son combat contre les rebelles du Darfour, tout en niant l'existence d'une campagne génocidaire.

Le Soudan reste, selon la terminologie de la Banque mondiale, un pays pauvre et fortement endetté. Mais le pétrole est en train de tout changer : en 2006, l'or noir représentait plus de 25 % du produit intérieur brut du Soudan. Toutefois, seule une faible part de la richesse provenant des 120 000 barils annuels de brut est réinjectée dans une économie dopée par l'emploi d'immigrés bengalis attirés par de fausses promesses - se retrouvant à nettoyer les sols pour 100 $ par mois - ou dans des régions délaissées comme le Darfour.

Le Fonds monétaire international a poussé le Soudan à une politique de privatisation fatale, à d'impopulaires mesures d'austérité, ainsi qu'à adhérer au Marché commun de l'Afrique orientale et australe (Comesa), en 1993.

L'an dernier, on estimait que la guerre avait causé de façon directe ou indirecte la mort de 200 000 personnes au Darfour et que 2,2 millions de personnes avaient été déplacées. Il n'y a pas de réserves de pétrole connues au Darfour, mais la China National Petroleum Corporation (CNPC) souhaite y construire un oléoduc pour connecter les champs pétrolifères de Guinée Equatoriale à Port-Soudan, sur la mer rouge, via l'Abeyi, la région pétrolière du Soudan. Mais il y a aussi une nappe aquifère géante qui s'étend le long de la frontière libyenne sous le Darfour et jusqu'au Nil, et je prédis que la valeur marchande des réserves souterraines d'eau rattrapera bientôt celle du pétrole, vu que l'utilisation des eaux Nil a atteint sa limite maximale.

Après avoir passé quelques temps, le mois dernier, à Al-Fashir et Nyala, respectivement les capitales du Darfour du Nord et du Sud, je propose ces courtes réflexions qui, je l'espère, apporteront une lumière différente sur cette guerre.

Un conflit ethnique ?

1. Le conflit n'oppose pas des « Arabes » à des « Noirs ». Au Darfour, il est manifeste que de telles distinctions, bien qu'assumées par une minorité de gens, ne sont pas un facteur explicatif pertinent, parce que tous ceux qui se définissent ainsi parlent arabe, s'habillent de la même façon, et partagent la même culture. Au sein de mêmes familles, les traits des visages rappellent l'héritage métissé des Darfouriens. Les différences qui existent sont plus tribales qu'ethniques, ce qui pose une question : pourquoi la question du Darfour a-t-elle été racialisée dans les médias occidentaux ? Le conflit du Sud-Soudan pouvait facilement être instrumentalisé par l'Occident à des fins géopolitiques, en suggérant que c'était une bataille entre une culture chrétienne opprimée au Sud et une culture islamique dominante au Nord. Le même argument ne pourrait pas être utilisé au Darfour, qui a une population majoritairement homogène. Et pourtant une interprétation malhonnête de ce conflit (Arabes contre Noirs) continue d'être disséminée en Occident. Cela ne peut se comprendre que par la diabolisation de la culture arabe et musulmane par ces prêcheurs de « nouvelles croisades » que sont les fondamentalistes chrétiens des Etats-Unis.

2. Le Soudan n'est pas un État fondamentaliste islamique. Malgré l'introduction, dès 1983 sous le régime précédent, de certains aspects de la Charia et d'une politique d'islamisation techniquement réservée au nord du pays, la tradition islamique du Soudan est très majoritairement soufie avec son accent mis sur la communion personnelle et extatique avec Allah. L'austère islam salafiste, qui a produit des groupes somme Al-Qaeda, reste une tradition minoritaire au Soudan avec très peu d'influence politique et sociale (même si Oussama Ben Laden a résidé à Khartoum au début des années 1990). De façon politicienne, le vieux parti Oumma peut agiter le souvenir anticolonial de la révolte mahdiste de 1881-1885 [3], mais en réalité, cela n'est qu'une lubie du petit-fils d'Ibn Abdallah, Sadiq al-Mahdi. Dans le même temps, les Frères musulmans n'ont pas été consultés sur la politique d'islamisation du gouvernement (comme ils auraient dû l'être selon un principe de la Charia), et certains aspects de la Constitution étaient en conflit direct avec la Charia, c'est pourquoi cette dernière reste inacceptable pour de nombreuses Soudanais - musulmans inclus.

Le désert avance

3. La cause du conflit n'est pas uniquement politique. Il est clair que de nombreux rebelles ont pris les armes car ils voyaient là le seul moyen (au vu du succès apparent de la lutte dans le Sud) de convaincre Khartoum de déléguer du pouvoir et des ressources au à la région arriérée qu'est le Darfour. Mais une raison plus générale est l'inexorable avancée vers l'Est du désert du Sahara à une vitesse de 10 km par an. Ainsi, en 1992 le désert se tenait à environ 120 km de Nyala. Aujourd'hui, il n'est plus qu'à 5 km des abords de la ville. Donc la désertification et la dégradation de l'environnement - exacerbées par la déforestation du Darfour par les marchands de bois - cantonnent les tribus dans des espaces de plus en plus réduits où elles se disputent l'eau et des pâturages qui vont en s'amenuisant. Depuis l'ère Nemeyri (voir plus bas), la modernisation a également affaibli la méthode traditionnelle de résolution des conflits et, comme en Somalie, l'introduction des armes automatiques a amorcé une spirale de massacres bien au-delà des limites habituelles.

4. Le déploiement des forces de maintien de la paix de l'Organisation des nations unies (ONU) ne va pas aider. Il est clair que la simple mise en place de camps pour les « déplacés internes » dans tout le Darfour va profiter à Khartoum. Les camps, comme celui d'Abou Shouk au Nord de Al-Fashir où vivent 50 000 réfugiés, sont dirigés par les gouvernements régionaux et encadrés par l'ONU et une pléthore d'autres agences, et contrôlés jusqu'à un certain degré par l'Union africaine. Mais bien que la vie dans les camps soit relativement bonne, avec un accès aux biens allant des téléphones portables au maquillage, et des conditions sanitaires qui semblent meilleures qu'en ville (du moins pour ma comparaison d'Abou Shouk et d'Al-Fasher), ils n'en restent pas moins des camps de concentration au sens propre du terme. C'est à dire qu'ils concentrent de force des gens normalement issus de tribus nomades dans une « ville » artificielle pendant des années, en les sédentarisant et les soumettant aux tentations du marché. Et ce faisant, ils privent les rebelles de leurs soutiens de base. Le déploiement des casques bleus de l'ONU va très probablement renforcer cette logique, qui favorise Khartoum aux dépens du Darfour.

Ceci étant dit, le Darfour est clairement un territoire occupé, avec la « logistique » de l'armée soudanaise (jeeps Toyota équipées de mitrailleuses lourdes) très visible, avec les hélicoptères de combat chinois à Al-Fashir et les MIG sur la piste de Nyala - et avec une forte présence des services secrets et de sécurité en civil.

Nous, les communistes libertaires, devons naturellement condamner l'usage brutal de forces supplétives [les Djandjawids] par Khartoum - et son instrumentalisation cynique des camps de réfugiés - pour contrôler la situation politique au Darfour.

Mais nous devons aussi rejeter l'ethnicisation du débat par les médias occidentaux et la fausse solution qu'une présence armée de l'ONU amènerait. Nous devrions prendre la mesure des racines environnementales et tribales de cette guerre complexe et voir que, comme les rebelles du Darfour le savent trop bien, la seule garantie d'un minimum de démocratie au Darfour, c'est le pouvoir au peuple en armes (qu'on n'y voit pas l'adhésion à une plateforme rebelle quelle qu'elle soit).

Quelle alternative ?

La question brûlante devient donc : quelle alternative ? Pour y répondre, je vais passer brièvement en revue la gauche soudanaise.

Le Parti communiste soudanais fut fondé en 1946 durant la monté mondiale du mouvement anticolonial, et goûta brièvement au pouvoir pour la première fois en 1964 quand un gouvernement de transition associa toutes les factions, même les Frères musulmans. Mais suite à de violents combats avec des sécessionnistes du Sud après les élections de 1965, le gouvernement bascula à droite et le PC fut proscrit. Le PC fut de nouveau autorisé en 1969 grâce au coup d'État du colonel Gaafar Nemeyri, qui avait conclu une alliance avec le PC et avait posé les bases d'un État à parti unique aligné sur l'Union soviétique. Mais en 1970, Nemeyri, le Libyen Mouammar Kadhafi et l'Égyptien Anouar el-Sadate projetèrent de fédérer leurs trois pays. Ceci était inacceptable pour le PC qui tenta un coup d'État sous la direction du major Hachem el-Atta. Nemeyri fut chassé mais fut restauré dans les trois jours et le PC se retrouva de nouveau clandestin.

Nemeyri se tourna vers les États-Unis au lendemain de l'assassinat de Sadate en 1981, qui lui avait déplu en concluant un accord de paix séparé avec Israël. En 1985, une grève générale paralysa Khartoum et un coup d'État déposa Nemeyri, alors en visite aux États-unis. Le Dr Gizuli Dafallah, un syndicaliste ayant joué un rôle prééminent dans la grève fut nommé Premier ministre par le conseil militaire de transition, un indice de l'influence croissante du mouvement syndical soudanais.

Mais le gouvernement s'avéra instable dans un contexte d'émergence d'une nouvelle force sécessionniste au Sud, le Mouvement et l'Armée populaire de libération du Soudan (M/APLS) et avec des polémiques de plus en plus virulentes autour de l'islamisation de la Constitution sous l'ère Nemeyri. En 1989, le général Omar el-Béchir monta un coup d'État au nom du Conseil de l'Ordre révolutionnaire pour le salut national. La M/APLS, nationaliste de gauche, a reçu le soutien du régime stalinien de l'Éthiopien Mengistu Haïle Mariam, mais ce dernier a lui même été renversé en 1991, en même temps que disparaissait le bloc de l'Est et les mouvements de libération qu'il soutenait.

En 2001, le Bikisha Media Collective en Afrique du Sud - qui plus tard formera l'actuelle Zabalaza Anarchist Communist Federation - fut en contact avec un commandant rebelle, membre de l'Alliance démocratique nationale (TWD). Formée en 1989, la TWD, en exil en Érythrée, coalisait 11 groupes d'opposition du Nord et du Sud dont le PC, le M/APLS et divers syndicats, et avait pour objectif de remplacer le régime d'El-Béchir par une démocratie parlementaire.

Ce commandant du TWD nous demanda : « Avec tout mon respect, en tant que frères d'armes, je voudrais plus d'informations au sujet de la révolution car c'est le droit de toutes et tous de se battre pour la liberté que l'on nous a refusé en tant qu'Africains pacifiques, et puisque nous avons été maintenus mentalement prisonniers... ». Il continuait en demandant « la meilleure information » et « les techniques » nécessaires à la victoire et nous l'avons orienté vers la Plateforme organisationnelle des communistes libertaires [4]. Bien que le contact ait été perdu par la suite, cela démontre la soif qui existe pour le genre de pratiques politiques que les communistes libertaires peuvent porter.

Ce n'est pas pour exagérer le potentiel du projet communiste libertaire au Soudan aujourd'hui. D'une part, l'intégration du M/APLS au gouvernement par un accord de paix signé en 2005 a affaibli ses tendances les plus radicales (et les dissidents au sein du mouvement tendent à l'être sur une base ethnique).

Sa légalisation a vu ce vieil édifice stalinien qu'était le PC soudanais se fissurer, quelques tendances « ultra gauche » scissionnant, principalement parmi les étudiants de l'université de Khartoum. Bien que celles-ci aient soient d'inspiration maoïste, et aussi obnubilées soient-elles par la guerre populaire dans les campagnes, il y aurait une possibilité pour le communisme libertaire d'avancer avec des idées neuves. Et le mouvement syndical, bien que très urbain, reste fort, ce qui est un bon signe pour qui veut espérer voir un jour la classe ouvrière soudanaise émancipée.

Michael Schmidt

Traduction Rémi (AL Montrouge) et Sophie (AL Nantes)


[1] Lire l'article « Terre brûlée au Darfour », paru dans Alternative libertaire n°133 d'octobre 2004. Dans cet article, la guerre au Darfour était caractérisée comme un conflit foncier ayant dégénéré en épuration ethnique.

[2] Entre-temps, le 20 août, Nafi Ali Nafi s'est vu confier par le président El-Béchir le dossier de la crise au Darfour, ce qui signifie, selon l'agence APA, que « les partisans de la ligne dure à Khartoum ont pris le dessus sur le dossier du Darfour »" [note d'AL].

[3] En 1881-1885, le peuple soudanais se souleva contre l'occupant britannique, sous la direction d'un chef mi-politique mi-religieux, Muhammad ibn Abdallah, qui prétendait être le Mahdi, le messie annoncé par l'islam et dont la venue précéderait de peu la fin du monde. Les révoltés mahdistes chassèrent les Britanniques de Khartoum, au terme d'une épopée fondatrice de l'identité nationale soudanaise [note d'AL].

[4] (4) La fameuse Plate-forme de Makhno et Archinov, qui en 1927 proposa une rénovation du mouvement anarchiste sur des bases de lutte de classe et d'organisation, et qui est à l'origine de mouvements comme la ZACF sud-africaine ou, en France, Alternative libertaire.


Article publié en Alternative Libertaire, n°165 (septembre 2007)
www.alternativelibertaire.org

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   English version     nestor    Tue Oct 09, 2007 16:35 


 
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