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Comment arrête-t-on un coup d’État ?

category amérique du nord / mexique | anti-fascisme | opinion / analyse author Thursday October 29, 2020 19:14author by Unity & Struggle Report this post to the editors

Ce document d’orientation a été rédigé avant que Trump n'attrape le coronavirus. Il a été approuvé par un vote unanime de la majorité des membres de Unity and Struggle. Que vous soyez d'accord avec nous ou non, nous espérons qu'il encouragera les révolutionnaires aux États-Unis et ailleurs à débattre de ce à quoi nous pouvons nous attendre en novembre et à commencer à s’y préparer, car ce qui se passe là-bas a évidemment un impact sur le monde entier.
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À un mois des élections, il est évident que Donald Trump pourrait tenter un coup d'État. Il ne le fera pas par la voie militaire, en faisant reverser le Congrès par les forces armées. Mais il pourrait utiliser les détails techniques de la constitution et une combinaison de canaux officiels et non officiels pour assurer son maintien au pouvoir. Les contours de ce type de "coup d'État constitutionnel" commencent à se dessiner.

Trump a déclaré à plusieurs reprises et de façon explicite qu'il ne concéderait pas les élections. Il a prétendu que le vote par correspondance était une pratique frauduleuse. Il a ordonné à la police fédérale de se rendre dans certaines villes pour y faire disparaître les manifestants. Trump ne gouverne pas par décret, il ne fait que diriger une coalition de forces à l'intérieur et à l'extérieur de l'État. Mais ces forces ont quand même réussi à jeter les bases d'une prise de pouvoir. Elles ont rempli les tribunaux de juges incompétents aux convictions aussi curieuses que dérangeantes, purgé le Parti républicain des dissidents par des mises à la retraite ou des primaires, et investi la rue.

Pour sa part, le Parti Républicain a manifestement sombré dans un gâchis raciste, autoritaire et assoiffé de pouvoir. Que cela se soit déroulé sur 40 ans ou sur 4 ans, que cela représente le fascisme naissant ou votre autoritarisme ordinaire, ces nuances n'auront pas tant d'importance dans les semaines à venir. Il suffit que Trump soit un kleptocrate égocentrique entouré d'un parti de flagorneurs, d'évangélistes de l’apocalypse, de racistes ordinaires et de quelques fascistes. Ils poursuivent des objectifs qui se chevauchent et punissent des ennemis communs, et n'ont que peu d'intérêt à contrôler les désirs autoritaires de Trump. Ainsi, que ce soit par intérêt cynique ou par pure conviction, le Parti Républicain et ses réseaux sont prêts à soutenir une élection volée avec un vernis constitutionnel.

Si les démocrates ont un plan pour sécuriser leur accession au pouvoir, ils ne l'ont pas partagé avec leurs partisans. Il est fort probable que nous assisterons à une série de contestations judiciaires, à l'instar de celle de Trump, qui s'enlise dans son système judiciaire. Il suffit de regarder la soi-disant émeute de Brooks Brothers en 2000* pour se rendre compte de la mollesse que l'on peut attendre d'eux. Biden n'est probablement prêt à se battre que devant les tribunaux, tout en disant à sa base de rester chez lui et de le laisser régler les détails. Si Trump remplace de Ruth Bader Ginsburg à la Cour Suprême [c’est fait depuis], Biden sera confronté à une bataille encore plus rude.

En attendant, la coalition de Trump est capable de modifier l'équilibre des forces sur le terrain. Trump n'a pas le soutien total de l'armée, mais il n'en a peut-être pas besoin. Les soulèvements de cet été ont révélé une base sûre au sein de l'État : la sécurité intérieure et les forces de police de tout le pays se chargeront volontiers d'intimider les électeurs ou de réprimer les manifestations. Les efforts déployés pour contenir ces forces se sont révélés vains, même dans les villes où les dirigeants démocrates sont en place. Nous ne devrions pas espérer autre chose durant les élections.

En dehors de l'État, la base paranoïaque QAnon de Trump et les miliciens sont prêts à prendre les choses en main, selon la doctrine édicté par Trump lui-même : "Restez en retrait et attendez". Kyle Rittenhouse, le tireur de Kenosha de 17 ans qui a abbattu deux manifestants Black Lives Matter, était un fan de Trump plus que tout autre, vivant dans l'irréalité créée pour lui par les groupes et les lieux de rencontres républicains. Dans une prise de pouvoir, d'autres comme lui suivront l'exemple des milices Patriot. Comme l'a noté Matthew Lyons, l’extrême-droite dite alternative (alt-right) a soutenu Trump comme un moyen d'accélérer le développement de la droite mais le considérait toujours avec scepticisme, tandis que le mouvement Patriot s'est aligné sur lui de manière plus engagée. Les milices apportent une plus grande capacité de se faire « justice » soi-même en réprimant, et elles ont été actives pendant des mois pour défendre leur pays leurs petites entreprises contre une prise de contrôle antifa imaginaire.

Les capitalistes sont divisés. Les libertariens milliardaires comme Peter Theil sont favorables ou du moins neutres à l'égard de Trump. Les groupes de pression comme la Chambre de commerce sont divisés sur la question de se couvrir en allant vers des démocrates. Les capitalistes peuvent à la rigueur se reporter sur Biden parce qu'ils veulent de la stabilité et peuvent supporter la régulation, ou au contraire rallier Trump parce qu'ils veulent écraser la gauche et peuvent supporter la volatilité. Tout dépend si Trump parvient à se construire comme la seule option viable.

Et qu'en est-il de la gauche ? Le soulèvement de cet été a montré un vaste potentiel d'action de rue, mais les organisations durables dans les quartiers et sur les lieux de travail (qu’elles soient socialistes, anarchistes, du mouvement noir radical, peu importe) sont peu nombreuses en comparaison. Trump ne serait même pas capable de nommer un groupe communiste aux États-Unis et n'a aucune idée de ce qu'est "antifa", mais il agitera ces épouvantails pour nous attaquer toutes et tous dans un deuxième mandat. Un coup d'État constitutionnel pourrait n'être qu'une des composantes de l'émergence du fascisme. Mais c'est une arme que nous ne devrions pas le laisser dégainer.

Comment arrête-t-on un coup d'État ? Et comment peut-on le faire sans légitimer les Démocrates, et au lieu de cela, établir les conditions pour un mouvement plus autonome à l'avenir ?

Deux scénarios



Premier scénario : Biden mène et gagne par une marge suffisamment large pour qu'un coup d'État constitutionnel devienne intenable.

Dans ce scénario, Trump conteste les résultats devant les tribunaux, et sa base se mobilise dans les rues, ce qui peut conduire à la violence. Mais ces actions restent isolées, et les pouvoirs judiciaire et législatif ainsi que l'opinion publique majoritaire considèrent l'élection comme décidée. Dans ce scénario, le centrisme zombie de Biden n'offre toujours pas de solution aux crises économique, sociale et écologique. Les forces d'extrême-droite continuent de se renforcer et sont de plus en plus violentes, et la possibilité d’une guerre civile ou d’une révolution continue de mûrir. Mais nous disposons de quelques années de conditions (relativement) favorables pour nous préparer.

Deuxième scénario : le résultat de l'élection est trop serré pour donner un résultat définitif, ce qui provoque une crise constitutionnelle prolongée et des troubles dans les rues.

Ce scénario suppose une certaine pression sur les grands électeurs, voire un harcèlement. Supposons que le Parti Républicain emploie des observateurs pour intimider les électeurs dans les bureaux de vote, comme il est maintenant légalement autorisé à le faire. Ou bien un "mirage rouge" prend forme, les premiers votes passant à Trump avant que les envois postaux ne soient comptés. Dans ce genre de scénario, la base de Trump déclare la victoire, et imagine que Biden tente de voler l'élection par le biais de faux envois postaux. Trump et son équipe tente d’empocher la mise, en arrêtant les bulletins non comptés au tribunal, en réorientant les votes du collège électoral comme en 1876, ou en forçant un vote du Congrès comme en 1825. Les batailles juridiques s'étalent pendant des semaines.

Si un tel scénario se produit, des cycles de duels de protestations peuvent apparaître dans les États dont les votes sont contestés, par exemple dans les capitales des États ou dans les comtés où a lieu le recomptage. Prenez l'exemple des manifestations « ReOpen » de ce printemps : les milices ont pris d'assaut les gouvernorats, Trump et ses acolytes leur ont apporté un soutien inconditionnel, et les assemblées législatives républicaines sont intervenues de leur côté contre les gouverneurs démocrates. Le soulèvement de Floyd a également montré les méthodes létales que les forces fédérales et de droite sont prêtes à utiliser pour affirmer leur contrôle. Ces forces sont toutes susceptibles de descendre dans la rue pendant et après les élections, en faisant pression sur les tribunaux pour bloquer les bulletins de vote, sur les assemblées législatives pour réorienter les votes du collège électoral et en réprimant la gauche.

Les confrontations les plus âpres se dérouleront probablement dans les États les plus centraux dans la bataille de Trump pour rester au pouvoir. Mais dans les villes du pays où les factions de gauche et de droite sont bien organisées, des bagarres voire des fusillades pourraient éclater. Les démocrates progressistes pourraient soutenir des rassemblements non violents contre la pression sur les grands électeurs. Mais Trump sera heureux de sanctionner d’éventuelles violences, s’il ne les appelle pas directement. Si les milices n'effraient pas les gens dans les rues, Trump pourrait mettre à éxécution sa menace de réprimer l'"insurrection" et déployer la police fédérale ou la Garde nationale. L'armée pourrait alors se conformer à ce type d’ordres, tout en prétendant ne pas perdre parti afin de rester hors de portée de la critique.

Dans ce scénario, les forces sur le terrain influenceront la façon dont un récit ou un autre parviendront à dominer le discours public. S'agit-il d'un soulèvement contre un coup d'État antifa, ou d'un coup d'État de Trump ? Quelle que soit l'histoire qui remplit les rues, les centres-villes, les institutions, les conférences de presse et les journaux télévisées, cela déterminera les types de coalitions qui prendront forme parmi l’élite pour essayer de mettre fin au merdier.

La réponse



Nous considérons que l'action de masse est la clé pour contrôler les rues et façonner le récit, le jour des élections et dans ce qui suivra.

Premièrement, nous ne pensons pas que la gauche armée soit en mesure de vaincre les milices sur le plan militaire, bien que l'autodéfense armée devrait jouer un rôle. Deuxièmement, nous ne pensons pas qu'une bataille entre spécialistes des armes soit politiquement souhaitable. Troisièmement, et c'est le plus important, nous savons que la mobilisation de masse peut éclipser la droite armée d'un seul coup : 15 à 26 millions de personnes ont participé aux manifestations pour George Floyd, contre 35 000 à 47 000 pour les manifestations anti-blocage, ce qui représente d’après les estimations l’équivalent de 576 milices Patriot. Les fascistes armés dominent en se déplaçant en caravane vers quelques points chauds alors que les protestations diminuent. Ils ne peuvent pas faire face à un retour massif dans les rues.

Dans un coup d'État constitutionnel, le rôle de la gauche sera d'alimenter une action directe et militante de masse qui écrasera l'extrême droite et multipliera les points de résistance dans les institutions de l'État et de l'économie. Plus cela se produira alors que Biden tente de renvoyer les gens chez eux, plus cela durera face à la répression fédérale et policière, plus nous poserons les conditions de l'autonomie de classe à l'avenir. Contre les appels à la passivité et à la non-violence, la gauche devrait célébrer et répandre la résistance, en la liant à la longue histoire des mouvements ouvriers et de libération dans ce pays.

Si vous êtes d'accord avec notre évaluation, voici quelques propositions sur ce qu'il faut faire :

D'ici le jour des élections : renforcer les réseaux qui répondront en cas de coup d'État constitutionnel, et renforcer leur capacité à prendre l'initiative. Cela ne signifie pas seulement former des coalitions entre les groupes existants, mais aussi donner une poussée d'adrénaline à l'organisation dans les quartiers et les lieux de travail, où les gens apprennent à travailler collectivement et à mener des actions militantes.

Dans le temps qu'il nous reste, nous pouvons établir des contacts directs entre les groupes régionaux, faire la promotion des réseaux qui s’organisent politiquement et concrètement, et élaborer des plans d'action pour la semaine des élections. Nous pouvons encourager et accélérer les formations aux déplacements collectifs, à la médecine de rue (street medics) et aux autres compétences importantes dans la période. Nous pouvons établir des liens avec les bases des ONG et les syndicats qui luttent à la base contre la pression sur les (grands) électeurs, non pas pour nous joindre à leurs efforts, mais pour trouver d'autres personnes qui, en cas de crise, pourraient agir indépendamment du Parti Démocrate. Nous pouvons partager des documents de propagande et d’analyse avec des amis et des membres de la famille dans l'armée ou la Garde nationale. Nous pouvons rassembler nos mèmes à l'avance et faire circuler des appels pour des rassemblements "le lendemain".

Le jour des élections : dénoncer l'intimidation et le harcèlement des électeurs par la droite. S'il semble qu'un coup d'État constitutionnel se prépare, nos réseaux peuvent lancer des appels à des rassemblements dès le lendemain en réaction. L'approche générale devrait consister à établir un récit de la résistance populaire à un coup d'État de Trump et à lui opposer le « pouvoir au peuple ». Sachant que la droite tentera d'inciter les manifestants à la confrontation et à se faire passer pour des victimes, nous devrions essayer d'éviter les confrontations physiques à moins d'être attaqué-es. Notre pouvoir et notre sécurité dépendront du nombre de personnes et de notre capacité à définir par nous-mêmes les termes de la crise politique qui s'ensuivra.

Dans les semaines qui suivent : nous pouvons utiliser les actions d'extrême-droite dans n'importe quelle partie du pays comme une occasion de contre-mobilisation dans toutes les régions du pays, et en particulier sur les territoires les plus disputés. Par exemple, dans le cas d'un bond de la violence fasciste comme à Charlottesville ou à Kenosha, nous devrions être prêt-es à participer à une réponse nationale. En supposant que les actions de masse parviennent à surpasser la capacité des milices à intimider la population, nous devrions nous attendre à devoir maintenir les protestations face à des interventions fédérales, comme celles que l'on a vues à Washington ou à Portland. À ce stade, les dissensions au sein de la Garde nationale ou les actions politiques dans des secteurs clés de l'économie pourraient s'avérer décisives et préparer une rupture plus profonde avec le régime bourgeois.

L'autoritarisme de droite est une menace pressante. La gauche est large et diffuse. Cependant, les forces de la droite ne sont pas non plus pleinement développées, ni écrasantes. Saisissons l'occasion.

- par Enzo Lorenzo, avec les réactions du reste de Unity & Struggle

* une manifestation républicaine pour une sombre histoire de comptage de voix en Floride, pendant les élections présidentielles étasuniennes de 2000.

Texte adopté début octobre par l’organisation communiste anti-étatiste des Etats-Unis d’Amérique « Unity & Struggle »
traduction : Gio (UCL)

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