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Aotearoa / Îles du Pacifique

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il y a trente ans

category aotearoa / îles du pacifique | histoire | opinion / analyse author Wednesday December 31, 2014 05:25author by Commission internationale AL - Alternative Libertaire Report this post to the editors

Le FLNKS secoue la Nouvelle-Calédonie

Le 20 novembre 1984, la ville de Thio sur la côte est de la Nouvelle-Calédonie est occupée par des militants et militantes kanak, qui bloquent les accès routiers et maritimes, en faisant une commune autonome. Le nouveau Front de libération national kanak et socialiste inaugure une nouvelle étape dans la lutte anticolonialiste, dont l’objectif proclamé est « l’indépendance kanak socialiste ».
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Depuis la prise de possession de la Nouvelle Calédonie au nom du gouvernement français en 1853, les Kanak, Mélanésiens originaires de l’Asie du Sud-Est, arrivés il y a près de quatre mille ans, ont été maintenus en situation d’apartheid de fait dans un cadre colonial. Ils sont encore aujourd’hui porteurs d’une véritable civilisation communautaire originale organisée autour de la « coutume » faite de dons et de contre-dons, sans classes et sans État.

Des premières révoltes...

La situation coloniale (relégation dans des « réserves » dès 1859, renommées en 1998 « aires coutumières », travail forcé et interdiction de circuler dans le cadre du code de l’indigénat de 1887 à 1946, mise en minorité par une colonisation de peuplement...) a bien sûr provoqué des réactions des populations locales, passant du mal de vivre, du refus de procréer, aux révoltes violentes.

L’insurrection de 1878 dure douze mois, autour du grand chef Ataï qui unifia de nombreuses tribus contre la pression foncière des nouveaux colons et leurs élevages extensifs. Le «nettoyage» de la guérilla dura six mois, où l’on verra la majorité des 4 250 déportés communards, arrivés en 1872, demander des armes à leurs gardiens pour mater les « cannibales », à l’exception de quelques individus autour de Louise Michel et de Charles Malato, anarchistes solidaires des insurgé-e-s et véritables premiers acteurs blancs d’un soutien anticolonialiste. La répression fut terrible avec près de 2 000 morts kanak, l’assassinat par des Kanak ralliés d’Ataï (dont la tête fut conservée en trophée ; son crâne, longtemps « oublié » dans les réserves du Musée de l’Homme à Paris, vient d’être officiellement restitué aux autorités coutumières et est à nouveau en pays kanak depuis le 3 septembre 2014). La deuxième grande révolte kanak aura lieu de février à juillet 1917 autour des chefs Doui Bouarate et Noël Néa, qui y trouvera la mort. Elle est déclenchée par le recrutement forcé de Kanak dans le cadre de la guerre de 14-18.

...au mouvement d’émancipation moderne
La première forme « moderne » d’organisation politique des Kanak voit le jour en 1946 avec la création du Parti communiste calédonien (PCC) autour de Jeanne Tunica, européenne, rassemblant rapidement plus de 2 000 membres. Le PCC, victime d’attentats et de la répression, disparaît en 1948. Les Églises tant catholique que protestante suscitent la création d’associations d’indigènes à l’origine en 1953 de la création de l’Union calédonienne (UC) rassemblant des petits blancs et des Mélanésiens.
Les années 1968-1969 verront rentrer au pays les quelques étudiants et étudiantes kanak partis étudier en métropole. Ils participeront à la fondation des « Foulards rouges » et du groupe « 1878 » à l’origine du Parti de libération kanak (Palika), en 1976.

L’UC glisse progressivement de la revendication d’autonomie à celle de l’indépendance clairement revendiquée à son congrès de 1978. Une nouvelle direction est élue en 1977 avec entres autres Pierre Declercq, enseignant métropolitain arrivé sur le Territoire dans les années 60, comme secrétaire général ; Jean-Marie Tjibaou, ancien étudiant en sociologie et en ethnologie à Lyon et Paris de 1968 à 1970 et prêtre défroqué ; François Burck, Caldoche métis, et deux jeunes Kanak : Yéiwéné Yéiwéné et Eloi Machoro. L’UC et le Palika fondent en 1978 avec le Front uni de libération kanak (FULK, autour de Yann Céléné Uréguei) un Front indépendantiste (FI) en réponse au profond désir d’unité de la grande majorité du peuple kanak. Mais le 19 septembre 1981, Pierre Declercq est assassiné. Il est remplacé par Eloi Machoro.

En 1982 d’autres acteurs entrent en scène dans le mouvement kanak : le Groupe des femmes kanak en lutte (GFKEL, véritable révolution dans un monde kanak resté très patriarcal sur la place des femmes) ; l’Union des syndicats de travailleurs kanak et exploités (USTKE), syndicat multiracial cherchant à élargir la lutte pour l’indépendance à l’émancipation sociale et aux luttes dans les entreprises, dont le mot d’ordre est « Usines, tribus, même combat ! » ; et, en métropole, l’Association information et soutien aux droits du peuple kanak (AISDPK), qui rassemble des anticolonialistes, des révolutionnaires (LCR, CNT, FA, OCL, UTCL), des syndicalistes, des communistes et socialistes, des écologistes, des chrétiens, des militants des dernières colonies françaises (Dom-Tom) et divers « amis des Kanak ».

Dès le début de l’année 1983, la situation politique et sociale se durcit ce qui va provoquer la tenue de la table ronde de Nainville-les-Roches, en juillet entre le gouvernement français et toutes les composantes politiques du Territoire. Pour la première fois, un projet d’autonomie interne avec maintien de la présence française, reconnaît le « droit inné et actif des Kanak à l’indépendance ». Le débat sur le corps électoral pour le futur référendum d’autodétermination est ouvert mais le gouvernement français n’envisage en aucun cas de modifier le corps électoral calédonien. Ce marché de dupes aboutit à la radicalisation du mouvement et à la transformation du FI en FLNKS (Front de libération nationale kanak et socialiste), lors de son congrès constitutif du 22 au 24 septembre 1984.

La création du FLNKS
Les organisations du FI sont rejointes par l’Union progressiste mélanésienne et le PS calédonien (devenant le PSK). Sa charte spécifie « l’indépendance kanak socialiste » comme objectif. Son président Jean-Marie Tjibaou déclare : « La souveraineté nous donnera le droit et le pouvoir de négocier les interdépendances. Pour un petit pays comme le nôtre, l’indépendance, c’est de bien calculer les interdépendances. »

Le FLNKS propose un « boycott actif » des élections territoriales du 18 novembre 1984. Le jour du vote, Eloi Machoro, secrétaire général de l’UC, brise à coups de hache l’urne électorale dans la mairie de Canala, et l’opinion publique en métropole va découvrir la lutte du peuple kanak à travers cette photo choc symbolisant concrètement le refus radical du jeu politicien et de ses institutions. L’abstention dépasse les 80 % chez les Kanak : la nouvelle Assemblée territoriale est une chambre blanche et réactionnaire élue par la moitié de la population du Territoire. Sur le terrain la mobilisation est intense : barrages sur tout le Territoire, mairies occupées. Dans les semaines qui suivent, la mobilisation générale sous la double responsabilité des comités locaux et des tribus concernées va bloquer toute activité économique.

Fin novembre, une convention nationale des délégués des comités locaux désigne un gouvernement provisoire de « Kanaky » avec Jean-Marie Tjibaou comme président ; et le 1er décembre la direction du FLNKS confirme ce gouvernement et le complète en nommant Eloi Machoro ministre de la Sécurité. Eloi Machoro, instituteur à Canala, né en 1946 dans la tribu de Nakéty, est issu d’un des clans qui avaient participé à l’assassinat d’Ataï et à l’écrasement de l’insurrection. Eloi et ses proches se doivent d’être parmi les premiers à reprendre la lutte des « combattants de la liberté ».

La « Commune de Thio » humilie la puissance coloniale
Le boycott actif a connu un gros succès à Thio : moins de 25 % des 1 700 inscrits sur la commune ont voté dont seulement 10 Kanak. La ville minière de Thio, est la seule municipalité de la côte encore administrée par un Européen, Roger Gaillot, ancien membre exclu de l’UC, devenu dirigeant du Front national local. Le 20 novembre sept
barrages routiers et un blocus maritime isolent la commune du reste du Territoire. Toute circulation est interdite en ville, les véhicules de la société Le Nickel sont réquisitionnés et ses dépôts de carburants occupés. 200 militants et militantes du FLNKS, conduit par Eloi Machoro, envahissent la gendarmerie. Vers 17 heures, les Kanak manifestent leur joie, drapeau de Kanaky en tête. Nouméa découvre ces images sur la télévision.

La très grande majorité de la population kanak participe au mouvement. Le FLNKS engage une opération de dialogue visant à désarmer les Européens surarmés : des dizaines d’armes sont récupérées. Des patrouilles ainsi que des tours de garde sont mis en place pour protéger les entreprises et les magasins. L’autodéfense des tribus locales est organisée. En fait pas un seul coup de feu n’est tiré contre des Européens et tout l’appareil de production reste en l’état durant l’occupation. Le 2 décembre, Eloi Machoro et près de 400 hommes encerclent dès leur atterrissage quatre hélicoptères transportant environ 90 gendarmes mobiles et contraignent ceux-ci à se rendre à Thio-Village où ils rejoignent, une fois désarmés, les autres gendarmes reclus dans leur casernement.

Près du pont de Thio, un cinquième hélicoptère déverse une quinzaine d’hommes du GIGN. Ceux-ci se retrouvent rapidement bloqués par un solide barrage. Eloi Machoro intime l’ordre à l’officier dirigeant le commando du GIGN, impuissant et humilié, de reculer. Devant la détermination et l’organisation des Kanak, le pouvoir colonial se retrouve dans l’obligation de négocier la libération de tous ses hommes retenus en otages et leur retour piteux sur Nouméa est mis en place sans qu’un seul coup de feu n’ait été tiré.

Les représailles
Dans le même temps, l’ensemble du Territoire est en situation de « pré-insurrection »: occupations de mairies, de gendarmeries, barrages. A Nouméa, le FLNKS assure la protection des indépendantistes les plus en danger. De l’autre côté, des gendarmes mobiles continuent d’affluer de métropole, portant leur nombre à 6 000 hommes, soit un gendarme pour 10 Kanak (sans compter les forces armées proprement dites). Toute manifestation est interdite, l’armée s’affiche en ville. Le 2 décembre, un affrontement sur un barrage d’une autre région aboutira à la mort d’un éleveur blanc et Edgard Pisani part pour la Nouvelle-Calédonie comme émissaire spécial du gouvernement français avec pour mandat « d’assurer l’ordre, de maintenir le dialogue et préparer les modalités selon lesquelles sera exercé le droit à l’autodétermination ». Avant toute négociation, il réclame la levée des barrages.
De son côté le FLNKS pose ses propres conditions : annulation des élections territoriales, organisation d’un référendum d’autodétermination réservé aux seuls Kanak et aux « victimes de l’Histoire » (non-Kanak nés de parents eux-mêmes nés sur le Territoire, donc surtout les Caldoches) et libération des prisonniers politiques. Mais, alors que le FLNKS s’apprête à lever les barrages, le 5 décembre, des « loyalistes » du « clan des métis » montent une embuscade sur la route de Tiendanite contre des militants kanak : dix sont tués dont deux frères de Jean-Marie Tjibaou. Afin d’éviter l’escalade dans un rapport de forces très défavorable aux Kanak, Jean-Marie Tjibaou fera malgré tout lever les barrages le 10 décembre. Ce jour-là les barrages encerclant Thio sont levés clôturant d’une certaine façon la « Commune de Thio » qui restera l’action plus significative des « événements de 1984 ».

Fort du succès de Thio, Eloi Machoro tente de continuer sa stratégie d’occupation et de violence graduée. Le 11 janvier 1985, près de La Foa, la mort du jeune Yves Tual, proche de Roger Gaillot, déclenche une émeute « loyaliste » à Nouméa. Edgard Pisani ordonne la « neutralisation » d’Eloi Machoro et dépêche un commando du GIGN. Vers 6 heures du matin, le 12 janvier, Eloi Machoro, qui participait à l’occupation d’une ferme, est atteint d’une balle à la poitrine et Marcel Nonnaro est tué sur le coup. Eloi agonise sans soin. De nombreux témoignages issus des deux camps tendent à prouver que certains membres du GIGN venaient de laver l’affront du désarmement de Thio. A Nouméa, les loyalistes manifestent leur joie et un commando tente même d’attaquer la morgue pour obtenir la tête d’Eloi. L’état d’urgence et le couvre-feu sont décrétés essentiellement à destination des Kanak. Le bilan depuis le boycott actif du 18 novembre est lourd pour le peuple kanak : 15 tués, des centaines de blessés, 104 prisonniers à Nouméa, 20 tribus saccagées. Le projet d’indépendance-association, honnis par les tenants du statu quo colonial, présenté le 7 janvier par Edgard Pisani, est enterré avant même d’avoir pu être discuté.

La lutte continue
Jusqu’en 1988, la mobilisation perdure. La résistance s’accroît contre le statut Pons mis en place avec le retour de la droite au pouvoir en métropole, niant toute spécificité au peule kanak, et aboutit aux actions d’avril 1988 et à l’assaut de la grotte de Gossanah sur l’île d’Ouvéa le 5 mai, véritable acte de guerre faisant 19 morts kanak dont certains exécutés après reddition. Les Accords de Matignon de juin 1988 sont perçus comme des accords de «capitulation» pour les «loyalistes» du RPCR (Rassemblement pour la Calédonie dans la République) et le gouvernement français alors que pour le FLNKS ce sont des accords de «trêve» préservant l’avenir. Jean-Marie Tjibaou et Yéwéné Yéwéné sont assassinés par l’un des leurs, hostile à ces accords, le 4 mai 1989.

La lutte continue sous des formes plus institutionnelles, comme la rétrocession de mines de nickel dans le Province nord, ou sociales avec les combats menées par l’USTKE. Les Accords de Nouméa de juin 1998 prévoient la tenue d’un référendum d’autodétermination entre 2014 et 2018 avec un électorat « gelé » aux votants de 1998 et aux résidents permanents depuis plus de 20 ans avant fin 2014.

Non seulement le peuple kanak n’a pas rejoint la longue liste des petits peuples premiers disparus sous toutes les latitudes, mais, depuis les années 1920, il a de nouveau cru en nombre (près de 100 000 individus aujourd’hui sur une population totale d’environ 250 000 personnes) et en fierté ; et sa civilisation, sans être intacte au contact du système marchand, est toujours vivante. La revendication de souveraineté demeure tout comme la nécessité du soutien des anticolonialistes en métropole. Aujourd’hui le peuple Kanak est moins uni qu’auparavant. Mais d’un autre côté une culture métissée se développe dans la jeunesse. Dans un pays qui a connu plus d’un siècle d’apartheid, ce n’est pas rien ! Les Kanak ont su éviter l’affrontement racial frontal, ils ont payés ce choix au prix du sang versé.

Daniel Guerrier,
ancien co-président de l’AISDPK

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