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La « backwardation » d’Haïti : De l’occupation de 1915 aux carnavals de Martelly

category amérique centrale / caraïbes | impérialisme / guerre | presse non anarchiste author Thursday August 01, 2013 23:55author by Leslie Péan Report this post to the editors

En économie financière, généralement les prix des contrats à terme pour les actifs financiers (forward price) sont plus élevés que leur prix au comptant (spot price). On parle de « backwardation » lorsque c’est le contraire, c’est-à-dire lorsque les prix des contrats à terme sont inférieurs aux prix au comptant. Cette expression de la valeur peut s’appliquer à la fois aux choses et aux êtres humains. En 2011 le PIB réel per capita d’Haïti est de 1 034 dollars, soit 25% moins de ce qu’il était il y a 20 ans, en 1991 [1]. Près de 80% de la population vivent avec moins de deux dollars par jour, alors que ce chiffre était de 70% il y a 20 ans. L’environnement des affaires reste peu attrayant. Au tableau de bord de l’économie, tous les indicateurs sont au rouge.

Selon Doing Business Indicators, Haïti est au 174e rang sur 185 pays, tandis que selon l’indice de compétitivité mondiale 2012-13 (Global Competitiveness Index), Haïti se classe 142 sur 144 pays.

La volatilité de l’économie haïtienne est due essentiellement à la situation politique marquée par un refus d’institutionnalisation de la part des dirigeants politiques. Tout comme la situation de l’environnement international reflète le cancer du déport (backwardation) en phase terminale, la raréfaction de l’offre de gouvernance associée à l’équipe au pouvoir est un signe annonciateur du point de rupture. Les élections municipales et législatives qui devaient avoir lieu depuis décembre 2011 sont constamment renvoyées par le pouvoir exécutif. Enfin le déficit fiscal, l’absence d’électricité malgré les prix très élevés du kilowatt-heure ($0.35/kWh) et l’inflation des produits alimentaires créent une situation désespérante pour plus de 80% de la population. C’est clair qu’on ne peut pas dire « Haïti is open for business ». Avec moins de 2% de couverture végétale sur l’ensemble du territoire, il y a un refus de l’avenir et la destruction de l’environnement laisse guère d’espoir pour les générations futures.

La chasse à la pensée critique

On peut dire globalement que c’est la crise des finances publiques et la dette rongeant Haïti depuis sa naissance au monde qui ont abouti à l’occupation américaine de 1915-1934 et à toutes les occupations étrangères subséquentes. Cette longue crise ne cesse de s’aggraver avec l’augmentation de la population et la diminution de la capacité productive du pays. Mais cette crise prend aussi d’autres proportions du fait même qu’elle bloque l’émergence du savoir et de la réflexion critique sur l’organisation de la société. Il y a donc autant au niveau de la matière (économie) qu’à celui de la pensée (philosophie) un vide expliquant le mal de la routine à la petite semaine des partisans de la force qui se battent pour le pouvoir politique. D’où divisions absurdes et querelles dérisoires pour accaparer une grande partie de la rente dans un conservatisme sans souffle et sans génie. La puissance de scandale des prébendes n’a jamais pu avoir d’effet fécondateur pour le développement de la société.

Entretemps, il s’est développé une lumpen pensée en déphasage total avec le mouvement social. Les doléances des masses paysannes se sont multipliées à mesure que la société des baïonnettes se renforçait dans la cupidité sans cœur des élites. La gouvernementalité, en donnant l’illusion d’une société homogène culturellement, n’a pas permis d’intégrer la complexité sociale héritée de la colonie de Saint Domingue pour construire la cohésion nationale à travers, entre autres, une saine gestion de la situation agraire. Le dirigisme d’État a perverti les comportements des acteurs sociaux dominants et le nationalisme s’en est ressenti. Enfin, l’acceptation de la dette de l’indépendance a non seulement empêché la transition historique vers un capitalisme national, mais a surtout augmenté l’ampleur des disparités économiques et sociales.

Le faible niveau de couverture des besoins essentiels (éducation, santé, logement, alimentation) a conduit à la perte des références. On peut être abasourdi, embarrassé ou humilié par le discours si peu imaginatif qui suit, mais il n’empêche que cela signifie l’implantation d’une mentalité de régression et d’incompétence. Dans cet entendement, « Plus un Haïtien est instruit, plus, suivant l’opinion courante, il est impropre à l’exercice du pouvoir. Gouverner tout un peuple est une chose facile que chacun y peut prétendre excepté ceux qui, poussés par nous ne savons quels préjugés ridicules, ont cru que c’était là une science exigeant de longues études, une observation minutieuse des phénomène sociaux, et, plus simplement, la connaissance des règles de gouvernement et d’administration [2]. »

Le cynisme est devenu d’une telle banalité qu’on se demande si les gens qui émettent de telles opinions ont tout leur esprit. Cet indice de régression de la mentalité des élites est d’autant plus révoltant qu’il vient du journal Le Soir en 1902 dirigé par l’intellectuel Justin Lhérisson. Avec une telle façon de voir, la société rentre dans une situation de déport « backwardation » sociale caractérisée par le fait que l’avenir est pire que le présent. Pi ta pi tris . Ce que le journal Le Soir continue de traduire en ces termes : « N’est-il pas bien entendu, une fois pour toutes, qu’Haïti est un pays exceptionnel ! Que faut-il pour être chef d’État haïtien ? Comme on posait une fois cette question à Mesmin Lavaud (grand journaliste des années 1873-1890), qui était un sceptique doublé d’un ironiste, il répondit : Savoir se tenir à cheval. Voilà toute la science. Il n’en faut pas d’autre. Et puis comme disait un vieillard de ma connaissance : ce ne sont pas les hommes instruits qui ont fait l’indépendance. »

Flirtant avec la sénilité, cette forme de pensée chantant la légitimité de l’absurde revendique toutes sortes de voltiges. Pourtant, elle inspire encore une interprétation misérabiliste excessive de la réalité historique haïtienne. La fermeté de pareilles convictions valorise le discours de la déraison en privilégiant tous les amalgames. La porte est grande ouverte à l’irrationnel, à l’occulte, à l’ésotérisme et à toutes les superstitions qui feront le lit de l’occupation américaine. Or, la moindre analyse reconnaît que la société haïtienne depuis Saint-Domingue est composite et plurale. Elle naît autant des révoltes de Blancs contre l’administration coloniale suite à la révolution française de 1789, que des revendications des affranchis culminant dans le mouvement d’Ogé et de Chavannes du 28 octobre 1790, qu’enfin de la révolte des esclaves qui a aboutit à la grande nuit du 22 août 1791. Une diversification qui se retrouve dans les signataires de l’Acte de l’Indépendance de 1804 avec 24 Mulâtres, 11 Noirs et un Blanc.

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