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Analyses historique des rapports politiques entre Camillo Berneri et Sivio Trentin

category international | histoire de l'anarchisme | opinion / analyse author Tuesday January 22, 2013 02:36author by Paul Arrighiauthor address "La Comtale"- 20 Bd de Bonrepos- Bat C - bal n° 7- 31000- tOULOUSE 5 fRANCE °author phone 05 82 75 92 46 Report this post to the editors

La rencontre trop bréve de deux "hérétiques" antifascistes

...Parmi les nombreux contacts que la guerre d’Espagne a permis à Silvio Trentin d’intensifier, figure la trace d’une correspondance avec le dirigeant anarchiste et enseignant de philosophie, Camille Berneri . Le 10 décembre 1936, Silvio Trentin lui fit part de son intense désir de se joindre, à nouveau, à ses camarades qui se rendaient en Espagne : « Tous les jours je fais des plans d’ «évasion» et tous les jours des obstacles nouveaux et insurmontables me contraignent ici à l’impotence».

Silvio Trentin et Camillo Berneri
Silvio Trentin et Camillo Berneri


Une page d'histoire méconnue : les engagements croisés de Camillo Berneri et de Silvio Trentin en soutien de la République Espagnole

par Paul Arrighi, (Historien-Toulouse)


Les 18 et 19 juillet 1936, alors même que le mouvement de grèves avait culminé en juin 1936 puis avait abouti à des accords de nature à transformer profondément la condition ouvrière, la nouvelle de la tentative de coup d'Etat menée dans les principales villes d'Espagne est arrivée à Toulouse, de manière concomitante avec celle de la résistance victorieuse au « pronunciamiento » des peuples de Barcelone et de Madrid. Les deux journaux de gauche toulousains, que sont La Dépêche et le Midi socialiste, vont couvrir la guerre d'Espagne avec un grand sérieux. Le journal de Toulouse et du Sud-ouest, La Dépêche a consacré, jusqu'aux revers de l'hiver 1938, une surface rédactionnelle importante avec des articles en première page renforcés par une chronique régulière en deuxième ou troisième page intitulée : «La tragédie Espagnole» signée par le journaliste Aubin Rieu-Vernet «. Ce journaliste était correspondant permanent en Espagne et fin connaisseur de ce pays où il s'était installé depuis les années 1920. Pour sa part, Le Midi socialiste a utilisé les compétences de Jean-Maurice Hermann, également journaliste au Populaire.

Dès le lundi 3 août, Le Midi socialiste a publié un appel émanant du Parti socialiste : « A L'AIDE des CAMARADES ESPAGNOLS» «Le Parti socialiste et les Jeunesses socialistes informent la population toulousaine et du département, que pour venir en aide aux travailleurs espagnols en lutte contre le fascisme, ils ouvrent une souscription publique qui sera destinée à secourir les combattants du «frente popular». [...] Nous avons la certitude que notre souscription sera accueillie avec joie, tant no us ressentons le mouvement d'admiration et de sympathie qui s'est éveillé dans le cœur de la population française à l'égard de ces militants admirables qui nous donnent un exemple d'abnégation et d'énergie jamais égalée dans le monde e.[...] C'est pourquoi notre appel doit être entendu, notre parti vous demande un effort, vous le ferez avec d'autant plus de joie que c'est votre devoir de républicain et de socialiste. Si la France mérite son renom de liberté, il ne faut pas que son peuple abandonne ceux qui luttent pour la liberté et la civilisation[2]». L'été 1936 n'est pas seulement celui de la découverte de la vie et des congés payés, mais c'est aussi, pour les militants engagés dans le combat antifasciste, l'heure de l'appui à la République espagnole menacée dans son existence même. Le mardi 11 août 1936, deux camions et une camionnette[3], transportant des vivres, sont arrivés à Toulouse, et sont passés, rue Roque laine, au siège du journal Le Midi socialiste, avant de se rendre place du Capitole où ils furent acclamés par la foule. Le 15 août 1936, dans la lourde chaleur de l'été toulousain, s'est tenu, à la Halle aux grains, un meeting, à l'initiative du Parti communiste, auquel a notamment participé René Debals «, secrétaire de la section socialiste de Toulouse. L’heure était à la mobilisation en faveur de l'Espagne Républicaine.

Le Midi socialiste a rendu compte de cette réunion : «dès que notre camarade paraît à la tribune, «l'internationale» s'élève, chantée en chœur par la salle entière debout. Desbals parle, il a vu le commencement de la guerre civile. Il a été témoin de l'héroïsme du peuple espagnol. Mais ce peuple admirable doit être aidé. Il faut tout faire pour le triomphe du Front populaire espagnol, comme du Front populaire français[4]».

A l'issue du meeting, un télégramme a été adressé à Léon Blum, «président du Conseil, avec le texte suivant :
«Devant grave situation Espagne Républicaine, cinq mille toulousains réunis 15 août, Halle aux grains, conjurent gravement Gouvernement Français, au nom d'intérêts sacrés : France, paix, liberté, que soit mis fin au blocus de fait, contraire au droit international imposé à la République espagnole et pour que le Gouvernement légal d'Espagne puisse se procurer librement en France moyens défendre et faire triompher l'ordre républicain[5]». Il est intéressant de noter que la sensibilité des militants socialistes toulousains se trouvait aux antipodes de la politique de non-intervention qui venait d'être décidée, non sans un profond trouble[6] par Léon Blum ", lui-même, lors du conseil des ministres du 25 juillet 1936, sous la pression conjuguée de la diplomatie britannique et de la majorité des dirigeants du Parti radical.

La frontière avec l'Espagne était de nouveau fermée à partir du 8 août 1936. Le choix gouvernemental d'une politique de «non-intervention » était à l'opposé des sentiments de solidarité des militants toulousains, cette fêlure a été renforcée, au plus haut niveau, par la prise de position de Vincent Auriol[7] . En effet, celui-ci n'a pas hésité à faire connaître son désaccord à Léon Blum dans une lettre datée du 1 2 août 1936. Cette prise de position va avoir une importance considérable sur l'évolution politique de Silvio Trentin. L'accroissement de la tension internationale, en liaison avec le déclenchement de la guerre civile en Espagne, incita la police politique de Mussolini " renforcer sa surveillance sur Silvio Trentin.

Un agent de renseignement répondant au prénom d' «Alberto», adressa de Toulouse, le 31 août 1936, une note dans laquelle il indiquait: « […] à Toulouse, où se trouve Trentin, celui-ci est en rapport avec deux antifascistes italiens (Aurelio Natoli et Pallante Rugginenti); Selon l'appréciation d'Alberto, «Trentin est l'élément antifasciste le plus néfaste qu'il y ait aujourd'hui dans la région toulousaine, parce qu'il est en liaison avec des personnalités très avisées , intelligentes et cultivées et qu'il suscite une large adhésion parmi les dirigeants locaux du Front populaire français[8]». Cette information a été reprise dans une note du 12 septembre 1936 avec cette indication supplémentaire : « Ces derniers temps Silvio Trentin, principal représentant=2 0du mouvement antifasciste dans la région toulousaine, a intensifié son activité politique. Il est en contact direct et continu, non seulement avec Natoli et Rugginenti ainsi que deux antifascistes résidant déjà dans la région toulousaine, Giovanni Mossolin"et Pietro Romolo Geremia. Ce dernier, dans un récent meeting public tenu à Toulouse, aurait déclaré à la cantonade qu'il rentrera en Italie pour attenter à la vie du Duce. [ ] J'en informe votre division pour que les mesures nécessaires soient prises en Italie [9]».

1.1. «. La Révolution de juillet 1936 une illusion lyrique ? »

Avant même que ne débute la mobilisation de Giustizia e Libertà « pour la défense de l'Espagne républicaine, quelques militants avaient décidé, à titre personnel, de se battre aux côtés des républicains. Ce fut notamment le cas du l’exilé politique et mécanicien communiste, Nino Nannetti, qui résidait à Toulouse depuis 1933. Ce jeune militant décida de franchir, de sa propre initiative, la frontière pyrénéenne, les 19 et 20 juillet 1936, dès20que fut connue en France la nouvelle du «pronunciamiento», pour se mettre au service de l'Espagne républicaine. Nous n'avons pas la preuve que Silvio Trentin ait fait sa connaissance, mais ce la paraît probable. Il fut certainement informé de sa mort en août 1937 en raison de graves blessures alors qu'il avait acquis le grade de commandant de la XIIe division de l'armée républicaine. Carlo Rosselli et les dirigeants de l'organisation Giustizia e Liberta « ont décidé, dès le 23 juillet 1936, à Paris, rue du Val de Grâce, de rassembler des militants pour secourir l'Espagne républicaine.

Pour donner une suite à cette décision, Carlo Rosselli, dirigeant du mouvement Giustizia e Libertà « et un autre militant «Gielliste», Aldo Garosci (Magrini) «ont rencontré é à Barcelone les leaders de la Confédéracion National del Trabajo-CNT, Diego Abad de Santillan, Diego Garcia « et Juan Garcia Oliver « pour rédiger un document intitulé : «Pacte de la colonne italienne» qui avait été préparé par le professeur de philosophie et dirigeant anarchiste italien, Camillo Berneri «. Aux termes de cet accord politique, 150 volontaires italiens furent intégrés dans la « colonne Ascaso» après une rapide formation militaire reçue à la caserne Pedralbes à Barcelone. Cette colonne, constituée principalement de miliciens anarchistes et de militants «Giellistes», s'est battue sur le front d'Aragon. Nul doute que Silvio Trentin ait été tenu informé de l'engagement fort de l'organisation Giustizia e Libertà dans le conflit. Le Midi socialiste du samedi 5 septembre 1936, publia un article sur la politique de «non intervention» :

[…] Ce qui les démoralise surtout, c'est le manque d'armes et de munitions. Dites bien aux camarades20français déclare cet interlocuteur, que nous avons été sensibles aux envois de vivres mais que nous aurions préféré de beaucoup recevoir des armes et des munitions. Si Irun a capitulé, c'est uniquement la disette d'armements qui en est la cause. [...] Nous ne comprenons pas qu'on nous refuse les moyens de la défendre[10]» Dans Le Midi socialiste du dimanche 6 septembre 1936, Jean-Maurice Hermann, l'envoyé spécial du journal, faisait vivre à ses lecteurs les premières heures du bombardement de Madrid. « Nous étions en train, à20minuit moins le quart, de dîner dans un petit restaurant basque, avec un certain nombre de camarades espagnols ou étrangers. Il y avait notre ami Zyromski, Jacques Duclos et Hénaff, arrivés le soir même à Madrid, nos camarades Coll. du comité national des Jeunesses socialistes et Desbals, secrétaire de la section de Toulouse, avec qui je revenais d'une excursion à l'arrière du front. André et Clara Malraux et bien d'autres encore. Tout à coup, la lumière s'éteignit et les garçons s'empressèrent à fermer les rideaux. Que se passait-il ? Une ou deux détonations, nous donnèrent la réponse. «Ils» étaient revenus. Mais cette fois, le son, indiquait que les points de chute n'étaient plus les objectifs militaires visés encore ce matin. C'était en ville qu'éclataient les projectiles[11]».

1.2. L'opposition de Trentin à la politique de non-intervention

Après une première «radicalisation», à la charnière des années 19 31-1933, en passant du radicalisme avancé au socialisme, Silvio Trentin a opéré un nouveau glissement à gauche, à partir d'août et septembre 1936, en raison n de son opposition à la politique de non-intervention, ce qui l'a rapproché du Parti communiste, sans toutefois qu'il ne se range à ses positions, ni qu'il n'adhère à son organisation. Pour le militant «moral» et l'intellectuel engagé qu'était Trentin, la césure avec une partie de ses amis du Parti socialiste s'accomplit sur le «crève-cœur» de l'Espagne et le cruel dilemme de la non-intervention. En 1937, en écrivant Dix ans de fascisme totalitaire en Italie, Silvio Trentin laisse transparaître son amertume et sa colère devant le comportement, pour le moins ambigu, des Etats démocratiques qui se cantonnent alors à la défensive. «Les gouvernements à qui le sort a réservé la tâche de mettre en valeur les ressources ultimes des démocraties encore survivantes abdiquent, sans résistance, même à toute velléité d'initiative, bien contents de masquer, par l'étalage de leur pacifisme irréductible, l'épuisement complet du régime dont ils affectent de s'ériger en gardiens[12]

Cependant cette radicalisation[13] n'était pas un phénomène isolé parmi les fuorusciti. En effet, d'autres responsables du Parti socialiste italien, tel Pietro Nenni XE "Nenni, Pietro», se sont directement engagés dans le conflit. En raison de sa proximité géographique et culturelle avec l'Espagne, la ville de Toulouse s'est trouvée être un lieu de passage et un observatoire privilégié. De ce fait, cette position centrale a transformé la librairie de Silvio Trentin en véritable centre nerveux d e l'engagement des antifascistes italiens aux côtés de la République espagnole. Sa librairie devint un «quasi-consulat» pour les Italiens antifascistes qui affluaient en Espagne pour défendre la cause de la République. C'est ce qu’a indiqué Lidia "Campolonghi, «, la fille de Luigi Campolonghi : « Combien d'antifascistes désireux de se battre sur les fronts de Huesca et de Madrid s'arrêtèrent à Toulouse ! [14]» Silvio Trentin a rencontré directement la plupart des responsables politiques italiens, de toutes les tendances, qui se rendent ou reviennent d'Espagne. C'est ainsi qu'il s'est entretenu avec Pietro Nenni, dirigeant du Parti socialiste italien, avec Camillo Berneri , l'un des principaux responsables du courant libertaire, et avec Aldo Garosci dit Magrini, militant de l'organisation de Giustizia e Libertà qui s'est rendu en Espagne, dès le mois d'août 1936.

1.3. La constitution d’un réseau pour une aide matérielle

Mais l’intérêt pour les transformations générées par la révolution n’empêchait pas de prendre en compte des considérations plus matérielles concernant l'aide humanitaire. C'est ainsi, qu'à partir d'août 1936, vont foisonner de multiples initiatives menées pour aider, coûte que coûte, un peuple assiégé au sein de son propre pays. Le 25 novembre 1936 une note[15] interne émanant de la fédération du Sud-ouest du Parti socialiste italien notait que : « Les Italiens ont su tisser dans tout le Sud-ouest un formidable réseau d'assistance qui œuvre et travaille en largeur et en profondeur. L'organisation revêt une grande valeur au plan international et est considérée comme ayant une grande importance et intérêt pour la guerre d'Espagne, tant pour son activité de recrutement que pour ses actions logistique, spirituelle et d'assistance sanitaire ». Ce même document établissait une liste de 137 dirigeants et militants d'origine italienne, responsables par quartiers de grandes villes ou par villages pour quatre départements du Sud-ouest. Ces militants se trouvaient principalement en Haute-Garonne où l’on en dénombrait 75, mais aussi dans le Lot-et-Garonne qui en comptait 33, le Lot, 22, et le Tarn, 7. Ce réseau d'aide des fuorusciti à la République espagnole est chargé de récolter des fonds qui : « […] servent pour les achats d'armes et de munitions, qui sont expédiées dans des caisses avec les vêtements de laine et les médicaments vers la frontière espagnol e[16]».

1.4. Des imprécations pour rompre l’indifférence

Pour briser la résistance de Madrid assiégé, Franco se décida à : « essayer une action pour démoraliser la population par des bombardements aériens[17] ». A partir du 4 novembre 1936, presque chaque nuit, les bombardements se firent incessants durant tout le mois de novembre. L’historien, Pierre Broué mentionne, dans La révolution et la guerre d’Espagne, que « Madrid semble en état d’incendie permanent. Les avions nationalistes, volant au ras des toits, complètent leur œuvre de mort en mitraillant les pompiers[18]». C’est dans ce contexte, dont rendaient compte les journaux et l a radio, que Silvio Trentin fut invité à donner son assentiment dans un meeting[19] tenu à Toulouse devant un auditoire militant : « On me demande de prendre la parole. Je le fais bien à contrecœur. Ce n’est pas maintenant le moment des discours. C’est l’heure de l’action. La seule chose qui importe aujourd’hui c’est de vaincre[20] ». Puis Silvio Trentin entre dans le vif du sujet dénonçant le traitement qui était infligé à la population de Madrid et les disparités d’armements entre les troupes franquistes aid9es par les aviateurs allemands de la légion « Condor » et les combattants issus du Peuple, mal entraînés, « avec leurs pauvres armes ébréchées[21]». La dénonciation des assaillants se fait précise : « Ce sont des avions et des aviateurs, ce sont des batteries et des artilleurs de l’Italie mussolinienne et de l’Allemagne Hitlérienne qui massacrent et détruisent Madrid, la joyeuse Vienne ibérique [22]».

Mai s ce qui émeut, avant tout, Silvio Trentin, c’est ce qu’il perçoit comme de l’indifférence ou de la passivité des classes dirigeantes dont il dénonce «le vide moral». Pour lui ce qui est encore pire, c’est le silence et la résignation des peuples européens : «Je vais vous dire simplement que j’ai l’impression que trop de gens aujourd’hui en Europe ne se soucient pas assez de résister à la séduction, à la suggestion n dangereuse […] que ne cesse d’exercer à travers les siècles, l’exemple maléfique de Pilate. Pour moi, le geste de Ponce Pilate est presque autant coupable que celui de Judas ; tout au moins autant méprisable. Or, camarades, qu’est ce qui joue aujourd’hui au Pilate ? N’est ce pas seulement des autruches du pacifisme, du réformisme outrancier. C’est le prolétariat européen aussi qui de manière inconséquente, je le veux bien, ne refuse pas parfois, sous l’influence de ses pasteurs pusillanimes de remplir ce rôle déplaisant [23]».

Ici, Silvio Trentin se fait accusateur et dénonciateur de la bonne conscience de gauche : «Les meetings», clame-t-il, « n’empêcheront pas les avions de se ruer sur Madrid pour semer la ruine et la mort. Mais que les neutres ne s’abusent pas. […]. Sur le ciel de Madrid aujourd’hui, sur celui de Valence et de Barcelone demain. Sur celui de Londres ou de Paris, peut-être après demain. La guerre européenne est là[24] ». Ici l’orateur se fait prophète, annonçant la guerre européenne qui vient, avec des accents flamboyants et une colère à l’encontre des pleutres. Il y a dans ces notes de feu prononcées au fil d’un meeting, une force et une colère rentrée qui font penser à la véhémence d’un Agrippa d’Aubigné s’en prenant au roi Charles IX ayant ordonné le massacre de la Saint-Barthélemy. Il passe dans ces notes écrites pour un discours comme un torrent qui trouve son écho littéraire avec l’Espoir d’André Malraux. Nous sommes, et Silvio Trentin le ressent au moins autant qu’il le comprend, au cœur du siècle des affrontements idéologiques où les mots aussi peuvent se faire armes, surtout et d’autant plus que celles-ci manquent cruellement au camp républicain.

1.5. Le premier séjour de Silvio Trentin en Catalogne

Silvio Trentin, alors âgé de 51 ans, a pu se rendre, à quatre reprises, au cœur de la République espagnole et s'est senti profondément impliqué par son devenir. Silvio Trentin s’est rendu, pour la première fois, en Espagne avec le colonel, Georges Costedoat «, au début du mois de septembre 1936, grâce à un passeport dont la délivrance lui avait été facilitée par le militant socialiste italien, Umberto Tonelli. L'efficacité de la police politique de Mussolini, grâce à son réseau d'informateurs rémunérés, est parfois surprenante, puisqu'elle fut informée de Barcelone, même, le 25 octobre 1936, du séjour de Trentin : « Silvio Trentin est parti pour le front de Huesca, aux côtés d'un colonel de l'Etat-major français (Il s'agit du colonel Costedoat); ils ont rencontré un colonel espagnol nommé Villalba[25] et Carlo Rosselli. attendait des fonds de Londres car il se trouvait démuni d'argent pour les besoins de la colonne[26] ».

Son départ pour la Catalogne se situ e après la prise d'Irun par les nationalistes, le 5 août 1936, mais avant celle de San Sebastian, le 13 septembre 1936. De ce fait, lorsque Silvio Trentin s'est rendu en Catalogne, début septembre 1936, son état d'esprit était plutôt pessimiste quant à l'évolution de la situation militaire. Il avait appris la mort au combat du socialiste italien, Fernando de Rosa « dont il avait assuré la défense, à Bruxelles, en 1929, à la suite de sa tentative d'attentat contre Umberto de Savoie. Libéré, Fernando de Rosa « vivait en Espagne depuis la fin de l’ 'année 1932 et tomba, sur le front de Guadarrama. Le secrétaire de la section socialiste toulousaine, Fernand Coll : « a écrit un émouvant hommage publié dans Le Midi socialiste du dimanche 20 septembre 1936 : «Quelle affreuse nouvelle, De Rosa est mort ! Je ne devrais pas être étonné puisqu'il commandait un bataillon de miliciens qui luttait dans la sierra de Guadarama, son P.C. était établi au village de Pereginos.

Il était très courageux, toujours devant pour entraîner nos camarades, s'exposant le premier. Non je ne devais pas être surpris, et pourtant quel coup ! Il était si jeune, si plein de vie, si joyeux, qu'en sa compagnie toute notion de danger disparaissait. Je l'ai connu à Madrid, où en compagnie de René Desbals, nous avions apporté à nos camarades d'Espagne notre salut et l'expression de notre étroite solidarité. [...] Pour son idéal et pour son Parti, il a donné sa vie. C'est quelquefois dans le malheur que se cimente l'amitié. Nous n'avions pas besoin de ce nouveau malheur, trop de malheurs déjà ont affecté nos amis et notre amitié est scellée depuis longtemps par deux grands noms qui mou ruer nt pour la même cause: Jean Jaurès et Giacomo Matteotti[27]». Nous avons, comme témoignage des journées ardentes passées par Silvio Trentin en Catalogne, alors transformée par la révolution, un article publié dans le bihebdomadaire Giustizia e Libertà «intitulé : «Impressions sur la lutte en Catalogne. La fonction et le prestige de la colonne italienne» qui est paru le 23 octobre 1936.

Un second article intitulé : «Montepelato», bien que faisant référence à la bataille qui s'est déroulée le 28 août 1936, n'a été publié que deux ans plus tard, le 23 août 1938. Dans le premier article Silvio Trentin n'a pas hésité à fait part de son pessimisme initial : « […] Quant aux premiers jours de septembre, il me fut enfin donné de pénétrer en Catalogne, même moi - je le confesse - en dépit de mon enthousiasme, je me suis senti, tout d'un coup, troublé par la pensée qu'à la vérité ce que je pourrais apprendre pourrait se traduire par l'annonce d'une défaite imminente et irréparable[28 ». Toutefois, ces mauvais pressentiments se dissipèrent vite sous l'effet de la contagion de l'optimisme révolutionnaire ressenti parmi les militants catalans : «Par bonheur [...] une fois acclimaté à l'atmosphère révolutionnaire - et pour nous autres proscrits, l'acclimatation est instantanée - il n'est certes pas besoin de longues et patientes initiations pour dissiper toute crainte, pour retrouver intacte sa propre foi[29 ]». Quel regard, le juriste Trentin, qui ne versait pas dans l'illusion d'un hypothétique dépérissement de l'Etat, a-t-il porté sur le phénomène libertaire au zénith de son succès en Catalogne en 1936 ?

Dans son article du 23 octobre 1936, il a écrit que «La qualité d'espagnol» et celle «de libertaire se recoupaient et en arrivaient «à fournir une règle pratique de conduite». Toutefois, c'est la victoire même du mouvement anarchiste en Catalogne qui va entraîner une confrontation entre le principe de réalité et les théories politiques du mouvement anarchiste. Pour Trentin, les anarchistes étaient placés devant l'alternative suivante : «Ou maintenir obstinément et de manière intransigeante la fidélité à leurs idéaux individualistes - libertaires et rendre par cela possible la victoire des forces de la réaction anti-prolétarienne ou renier en partie, au moins provisoirement, les postulats essentiels de leur foi politique - e n opérant la conciliation de ces principes avec le principe d'autorité». Mais pour Trentin, le réflexe même de survie de la révolution doit l'emporter devant le caractère rigide des principes. En effet, il a souligné que : «L'indiscipline héroïque a dépassé les limites du possible, de ce possible dont on cherche la définition dans les «laboratoires».

Les contraintes du réel ont eu pour conséquence qu': A Barcelone, les anarchistes - professionnels de l'antimilitarisme [...] furent les premiers à prendre en main la gestion et le contrôle des entreprises publiques essentielles» (et) «à jeter les bases, au travers de l'organisation des milices volontaires, de la nouvelle armée prolétarienne». Cette évolution vers «l'unification du commandement, vers la militarisation des milices et pour la rationalisation de la production» a été, dès l'automne 1936, selon Trentin, soutenue par «les personnalités en vue du mouvement libertaire Catalan» tels Juan Garcia Oliver, Juan Diego Abad de Santillan, Diego Garcia et Eusebio Carbo.

Pour les fuorusciti italiens, qui vivaient en exil, dans des conditions précaires et avec le regret poignant de leur pays, la participation à la défense de l'Espagne républicaine a revêtu une véritable fonction cathartique : «En passant la frontière, ceux-ci ont l'impression d'être régénérés et élevés à une dignité nouvelle [...] Le seul contact avec l'âme espagnole, que la Révolution a libéré d'un coup de toutes ses chaînes, a comme effet de projeter du plus profond de leur être [...] les forces motrices de leur destin[30]». Le combat mené par les volontaires italiens contre les troupes franquistes, sur une hauteur nommée «Montepelato», avait contribué à faire connaître l’opposition armée des volontaires italiens. Silvio Trentin s'est échappé du discours strictement rationnel et a développé, avec éloquence, un idéalisme laïque qui n'est pas sans liaison avec une inspiration presque christique du sacrifice. «Ici, la communion est non seulement morale mais physique, [...] les volontaires italiens [...] vivent alors dans un état d'ivresse qui leur fait aimer la vie, peut-être comme ceux qui semblent découvrir pour la première fois toute sa beauté et toutes ses séductions.[...] Ils savent déjà, que la vie ne peut triompher et n'a pas de raison d'être si elle ne se montre pas apte à se réaliser dans la liberté.[...]

Et c'est pour cela qu'ils viennent se mesurer avec la mort[31]…» C'est au cours de ce combat que fut mortellement blessé l'avocat, dirigeant du Parti républicain italien et dignitaire franc-maçon, Mario Angeloni.« Dès son retour de Catalogne, Silvio Trentin recevait une lettre, datée du 16 octobre 1936, du républicain Francesco Volterra « qui s'élevait contre «l'erreur politique commise par Rosselli de mettre la colonne italienne sous le contrôle de la Fédération Anarchiste [...] et plus particulièrement des «bureaucrates de la CNT» [...] Beaucoup de nos légionnaires manifestent

Déjà le désir d'émigrer vers d'autres organisations et vers d'autres fronts [32] ». Francesco Volterra: « lui demandait aussi : «Quelles impressions avait-il rapportées de son voyage en Espagne ? Je ne te demande pas des impressions d'ordre militaires mais des impressions de caractère politique et plus particulièrement au sujet de la capacité et de la maturité révolutionnaire du peuple espagnol [33] ».

1.6. Les contacts avec Camillo Berneri

Parmi les nombreux contacts que la guerre d’Espagne a permis à Silvio Trentin d’intensifier, figure la trace d’une correspondance avec le dirigeant anarchiste et enseignant de philosophie, Camille Berneri. Le 10 décembre 1936, Silvio Trentin lui fit part de son intense désir de se joindre, à nouveau, à ses camarades qui se rendaient en Espagne : « Tous les jours je fais des plans d’ «évasion» et tous les jours des obstacles nouveaux et insurmontables me contraignent ici à l’impotence[34]». Dans la même correspondance, Silvio Trentin faisait part, au philosophe anarchiste qui vivait à Barcelone depuis octobre 1936 et était membre du conseil de défense de la CNT-FAI, d’une demande qui lui avait été faite par : «Un postulant au doctorat à la faculté de droit de Toulouse (veut) faire une thèse sur l’anarchisme espagnol ou mieux Catalan. Le professeur, qui, est mon ami a accepté cette proposition. [...] Pourrais-tu obtenir de tes amis de Barcelone l’envoi des ouvrages fondamentaux et des documents les plus intéressants ? Je crois que cela serait bien de faire pénétrer da ns les vieux et hermétiques amphithéâtres des facultés français es un souffle d’air libertaire[35]».

De plus, Silvio Trentin demandait aussi à Camillo Berneri de «lui faire envoyer les affiches les plus intéressantes publiées à Barcelone ces derniers temps. Celles-ci me seraient utiles pour réaliser une petite exposition en faveur de l’Espagne [36]». Au début de l’année 1937, le 18 janvier, Silvio Trentin répondit à une lettre de Camillo Berner et lui fit part du besoin de s’entretenir avec lui de vive voix, puis il ajouta : «Je suis toujours «enchaîné» ici par un travail bestial qui ruine mon système nerveux, tourmenté par le désir entraînant de venir en Espagne et par la honte de mon refuge forcé [...] Je te confesse que si je réussis à venir en Espagne je voudrais entrer et faire partie d’une formation combattante[37]». Plus que jamais, Silvio Trentin souffrait d’être contraint de se consacrer à sa librairie à Toulouse alors qu’il avait le sentiment que l’histoire se jouait sur les fronts de Madrid et d’Aragon. L’amertume de ne pas pouvoir se trouver en première ligne devait d’autant plus lui peser que, dans cette période tumultueuse de l’histoire, la valeur militaire comptait beaucoup pour la reconnaissance par les autres fuorusciti engagés en Espagne, qui se considéraient, comme une élite de combattants, en quelque sorte une chevalerie de la Révolution.

1.7. Le second séjour en Catalogne

Les pages de l'hebdomadaire Giustizia e Libertà «semblaient se transformer en rubrique nécrologique pour les militants italiens tués en Espagne. Les qualités, dont Silvio Trentin faisait preuve dans l'évocation de ses camarades tués, lui valaient la peu enviable mission d'écrire les articles leur apportant un dernier hommage. Ainsi, témoigna-t-il, dans le numéro du 2 juillet 1937, pour la mémoire de Libero Battistelli «, en écrivant un article intitulé : «Le paladin de l'idéal» : «Giustizia e Libertà est train de subir l'épreuve suprême, du feu, [...] Libero Battistelli est tombé à la tête de son bataillon, devant Huesca. [...] En parlant de lui, Carlo Rosselli le définissait avec un adjectif, qui, dans sa bouche, traduisait plein de «nuances» inexprimables : «délicieux». [...] En Libero Battistelli tout était exquis ; la sensibilité, le geste, la parole, la culture, la pensée. [...] Au milieu de nous, Libero Battistelli offrait un vivant, magnifique et très rare exemple d'intégrité et d'intransigeance morale, de cette intégrité et de cette intransigeance au nom de laquelle, par-dessus tout l'antifascisme s'oppose comme antithèse irréductible au fascisme [...] pour cela, il était un des hommes les plus représentatifs, un des témoins les plus éloquents de Giustizia e Libertà. Il est mort en héros sur le champ de la guerre révolutionnaire après avoir vécu en héros, sans jamais tomber, sans jamais même une désertion, dans le champ de la vie civile[38]».

Silvio Trentin écrivit, dès le 4 décembre 1937, au préfet de la Haute-Garonne, indiquant qu'il se trouvait: «dans l'impossibilité d'obtenir un passeport des autorités consulaires (italiennes) auxquelles (il s'était adressé) en vain, à plusieurs reprises, pour demander la délivrance d'un titre d'identité et de voyage (lui) permettant de (se) rendre en Espagne et de participer au prochain congrès de biologie qui aura lieu à Barcelone le 19 courant[39] ». A la lecture de cette étonnante et soudaine curiosité pour la biologie manifestée par un juriste jusque là plutôt saisi par la politique et la philosophie politique, nous pouvions penser que Silvio Trentin utilisait un subterfuge pour donner le change. Toute fois, le congrès scientifique du 19 d décembre 1937, dont il faisait état, eut bien lieu Barcelone et Trentin y a bien assisté. Ce congrès se tenait avec la participation du professeur de physiologie et président du Conseil, Juan Negrin, ce qui lui donnait une autre dimension et permet de comprendre cet intérêt nouveau manifesté pour la biologie par Silvio Trentin. L'autorisation demandée fut donnée téléphoniquement par le cabinet du ministre de l'Intérieur, le 12 décembre 1937. Une lettre lui fut adressée par la préfecture de la Haute-Garonne [40], le 14 décembre, et Trentin a pu partir pour la Catalogne dans les jours qui suivirent. Lui-même a indiqué que : «des heureuses circonstances lui ont permis [...] au cours de la semaine du 15 au 22 décembre «de se rendre pour quelques jours à Barcelone».

- Fin décembre 1937, la situation était déjà profondément différente du climat d’effervescence révolutionnaire qu'il avait connu à Barcelone mi-septembre 1936 lors de son premier séjour. Trois faits majeurs, deux d'ordre politique, le troisième de nature plus militaire, étaient intervenus, modifiant profondément le climat d'exaltation révolutionnaire qui avait fait suite aux journées de juillet 1936. En premier lieu, des affrontements avaient eu lieu entre, d'une part le Parti socialiste unifié catalan[41] (PSUC), d'obédience communiste, et ses alliés modérés de la Généralité, notamment « l'Equerra » de Luis Compagnies renforcés par quatre mille gardes d'assaut sous les ordres du gouvernement de Madrid, et d'autre part, la majeure partie des anarchistes présents à Barcelone, le petit Parti ouvrier d'unification marxiste (POUM) et quelques militants trotskistes. Ces affrontements marquèrent l'arrêt du processus de « révolution par la base» comme l'a noté l'un d es historiens majeurs de la guerre d'Espagne, Hugh Thomas : « En définitive, le mois de mai à Barcelone marqua la fin de la révolution. Désormais, c'était l'Etat républicain qui était en guerre contre l'Etat nationaliste, plutôt que la révolution contre le fascisme[42] ».

La deuxième conséquence politique qui découla, pour partie, de cette situation mais aussi de la volonté du Parti communiste espagnol (PCE) de l'écarter, fut le remplacement de Francisco Largo Caballero[43] qui eut lieu en juin 1937. Il fut supplanté dans les fonctions de président du Conseil par le professeur de physiologie devenu, depuis juillet=2 01936, ministre des Finances, Juan Negrin «Désormais, le spontanéisme des masses et son aiguillon, l'enthousiasme, qu'André Malraux a nommé «l'illusion lyrique», durent laisser la place à la reconstitution d'un appareil d'Etat à qui il était fixé la mission essentielle de gagner la guerre. Les anarchistes ne firent plus partie du nouveau gouvernement présidé par Juan Negrin. -Le troisième changement, surtout de nature militaire, fut d'abord l'isolement complet, suivi le 21 octobre 1937, de la conquête définitive, par les troupes franquistes, des provinces Basque et des Asturies. Les historiens, Pierre Broué et Emile Témime « indiquent que : « […] la situation militaire, à la fin de l'année 1937, est très inquiétante pour les républicains. L’impression qui domine, après la chute du Nord, est celle d'une totale impuissance. [...] C'est pour cela que : «Le gouvernement républicain a absolument besoin de remporter un succès qui relève le moral de ses partisans[44]».

Ce besoin de succès va correspondre, du 15 au 22 décembre 1937, à l'offensive des troupes républicaines sur Teruel, et se situe durant la période où Silvio Trentin se trouve à Barcelone. Contrairement à son séjour précédent, durant lequel Silvio Trentin avait exclusivement rencontré les leaders de la fédération anarchiste ibérique FAI-CNT ayant des responsabilités à la «Généralité», il fit alors en sorte de prendre contact avec des hommes de milieux divers et des différents partis soutenant la coalition républicaine. La liste qu'a donnée Silvio Trentin, lui-même, est impressionnante et bien plus fournie que lors de son séjour en septembre 1936. Il rencontra, en moins d'une semaine, de nombreux responsables ayant des fonctions de haut niveau dans le gouvernement et l'administration de la République menacée et il eut des discussions avec « l'homme de la rue, anarchiste, communiste, socialiste, ou bourgeois de l’Esquerra [45] ». Silvio Trentin rencontra les responsables politiques suivants : le président du Conseil, Juan Negrin, alors âgé de 46 ans, doté selon le mot de José Giral « d'un : «inextinguible optimisme», qui contribuait à en faire l'homme de la situation et dont n'avait pas manqué de lui parler son confrère, le professeur de physiologie toulousain Camille Soula[46]. Jesus Hernandez «, le jeune ministre communiste de l'Education, âgé de 31 ans. , Belarmino Thomas « qui venait, deux mois plus tôt, «sur un bateau de pêche», dénommé «l'Abascal» [47], de quitter les Asturies qui avaient été conquises par les troupes franquistes.

Trentin l’a présenté dans son article comme : «le populaire et héroïque leader du prolétariat des Asturies. Antonio Sbert «, responsable catalan, membre de l'Esquerra Catalane et aux Affaires intérieures auprès de la Généralité. Hugh Thomas « a noté qu’ : «il avait en bonne partie réussi à rétablir l'ordre public» [48]. Le niveau élevé de responsabilité de ces quatre personnalités politiques, deux socialistes, un communiste et un membre de l'Esquerra, montre que les responsables de la République avaient choisi de traiter Silvio Trentin comme un hôte de marque. Silvio Trentin fut aussi reçu par le juriste Corominas «, président du Conseil d'Etat et par Navarro Tomas, « directeur de la Bibliothèque Nationale de Madrid, ainsi que par des journalistes. Silvio Trentin s'entretint aussi avec Jaime Miratvilles (chef des milices antifascistes catalanes). «Miratvilles, Jaime «, dépeint par Trentin comme «le génial animateur avec Echevarria des bureaux de propagande et d'information», Fernando Osorio, directeur de la revue républicaine Politica[49] et Marcelino Domingo.

Silvio Trentin put aussi s’entretenir avec Augusto di Luner, célèbre physiologiste barcelonais. Il rencontra aussi, à cette occasion, Juan Garcia Oliver « et son compatriote, le républicain italien Randolfo Pacciardi qui commandait une division des Brigades internationales, la division Garibaldi[50]. Quelles impressions Silvio Trentin a-t-il tirées de ces entretiens avec des personnalités marquantes ? Il écrit dans l'hebdomadaire Giustizia e Libertà « pour un public de militants et de sympathisants antifascistes dont certains ont tout laissé pour s'engager aux côtés de l'Espagne républicaine. Il a été p probablement gêné par le caractère d'œuvre de commande de l'article qui lui a été demandé et par la nécessité de ne pas détruire l'espérance des fuorusciti. Aussi, cet article n'est pas l'un de ses meilleurs textes et a pâti de l'impératif de devoir soutenir r, coûte que coûte, la ligne politique d'unité antifasciste et le moral des militants de l'organisation Giustizia e Libertà. : « Toutefois, le changement intervenu dans la Révolution et le durcissement des conditions de vie à Barcelone ne lui ont pas échappés. « Barcelone apparaît au visiteur pressé bien différente de la ville tumultueuse, dynamique, audacieuse que tous ont connu à l'été et durant l'automne 1936 [...] toutes les traces de sans-culottisme impétueux, frénétique, iconoclaste ont disparu. L'atmosphère est moins enflammée [51] » Silvio Trentin relève la : «patience souriante avec laquelle, la foule supporte les dures restrictions alimentaires, en stationnant heures après heures - en d'interminables queues - devant les magasins de denrées de première nécessité [52]».

Cependant, pour Trentin, l’espérance et la foi dans la victoire étaient les sentiments qui primaient dans la population et ils doivent être mis au service d'une politique d'unité révolutionnaire. Mais, il0Afaisait remarquer que cette : «unité [...] restera purement fictive tant que les anarchistes ne participent pas, à parité de condition, à la constituer [53] ». Nul doute que Silvio Trentin, qui connaissait personnellement le «leader» anarchiste italien Camillo Berneri, qui s'était arrêté à Toulouse pour le rencontrer et avait correspondu avec lui, n'ait été très affecté par son assassinat, le 6 mai 1937, « probablement par la "police" du PSUC [54] » ainsi que par la rupture intervenue dans le camp révolutionnaire lors des journées de mai 1937.

Dans son article, il n'a pas hésité à faire une allusion directe aux : «tragiques souvenirs des évènements de mai ». Aussi, Silvio Trentin a préféré développer les points qui lui apparaissent positifs. D'abord, la simplicité de vie qu'il prête au président du Conseil, Juan Negrin : «une page Negrin, redevenu pour quelques heures, en toute simplicité, physiologiste, un physiologiste, bien entendu, pas seulement décoratif, mais au courant de manière exemplaire de ses devoirs de maître [...] Les communications terminées et les discussions épuisées, le docteur Negrin, reprenait, sans transition ses fonctions de président du Conseil et partait, à 9 heures du soir, directement au front[55]». Puis, Silvio Trentin s'est félicité de la politique culturelle d'un gouvernement alors cerné par la guerre et sans grand moyen : «Pendant qu'à Burgos, à Salamanque et à Saragosse, s'élèvent périodiquement, à la mode hitlérienne, des bûchers gigantesques pour détruire par le feu chaque témoignage survivant des «diaboliques» vertus créatrices de la libre pensée, à Barcelone, on construit, dans les locaux magnifiques du vieil hôpital religieusement restauré, la nouvelle bibliothèque qui devra accueillir et conserver les trésors, hier encore ensevelis derrière les murs impénétrables d es palais aristocratique es et des somptueux couvents, aujourd'hui expropriés[56]».

Nous ne disposons pas de lettre ou de témoignage permettant de nous assurer de la réalité de l'état d'esprit de Silvio Trentin, lors de son retour à Toulouse, à la fin de 1937. Il est probable que ce «pessimiste actif ;» et à la fois grand affectif n'ait été tout à fait dupe de ses propres exhortations en faveur de l'unité révolutionnaire et de la victoire. Son expérience des rapports de force était désormais trop aiguise e et sa connaissance des raisons poussant une grande partie des responsables de la gauche, au sein des « grandes démocraties » à l'attentisme, trop intime, pour qu'il pût, en son for intérieur, être optimiste sur l’évolution des mois à venir. Il ne fait pas de doute que Silvio Trentin ait été fortement impressionné par les expériences de démocratie directe et d’autogestion menées dans la Catalogne républicaine. Dans l'un de ses derniers textes rédigé en 1940 et traduit par Mario Dal Pra, Silvio Trentin a noté que : « Durant quelques mois l'Espagne républicaine fut le théâtre d'une merveilleuse floraison des plus originales et des plus spontanées créations de l'autonomie[57]».

Nous retrouvons l’écho de ce feu révolutionnaire, qu’a si bien su traduire le romancier combattant, Georges Orwell « qui nota avec finesse : « Il n’est personne ayant vécu en Espagne pendant les mois où les gens ont cru à la révolution qui puisse oublier cette expérience étrange et émouvante[58] ». Le puissant mouvement de masse, embrasé par l’utopie, certains ont même pensé à une foi libertaire[59], et les expériences de gestion directe menées en Catalogne ont incontestablement influencés les conceptions politiques de Silvio Trentin. Ce soubassement politique de son évolution théorique n'a pas échappé au professeur émérite de philosophie du droit, Enrico Opocher qui déclara lors du colloque tenu à Jesolo, le 20 avril 1975 : Durant la période où il se rendit en Catalogne et durant la guerre civile e espagnole, Trentin fut, en réalité très proche de Companys et influencé, à certains égards par l'anarchisme catalan[60]

Paul Arrighi ( Storico-Toulouse in Francia)



Silvio Trentin, antifasciste, résistant et européen (1926-1943)


Silvio Trentin est né en 1885, en Italie, à San Donà di Piave, ville située en Vénétie au bord du fleuve le Pô. Il fut l’un des plus jeunes professeurs d’Université de droit puisqu’il a obtenu son doctorat en droit à l’âge de 24 ans. En 1919, élu député de Venise, il s’oppose dès 1921, à la montée violente du fascisme. La suspension de toute vie démocratique le contraignit à s’exiler en février 1926 dans le Sud-ouest de la France.

Les années ardentes en Gascogne : 1936-1934

Installé d’abord comme propriétaire terrien à Pavie dans le Gers, il s’efforça avec courage mais sans succès de développer des pratiques nouvelles inspirées de l’agronomie et ce alors que ces terres de polyculture étaient plutôt exploitées dans le cadre étroit d’une économie de subsistance parcimonieuse. Après l’échec de cette tentative d’exploitation d’un petit domaine agricole, il dut, pour faire vivre sa famille, devenir un simple employé de l’Imprimerie Bouquet à Auch. Il réussit néanmoins à soustraire un temps précieux pour élaborer la majeure partie de sa réflexion politique en écrivant de nombreux ouvrages sur le fascisme. C’est aussi à la charnière des années 1931-1934, alors que la crise économique mondiale bouleverse le Monde et permet l’accès d’Hitler au pouvoir, que Silvio Trentin approfondit sa réflexion en publiant l’un de ces ouvrages majeurs : La crise du Droit et de l’Etat.

Son choix des valeurs de la démocratie demeure intact mais il se conjugue désormais avec la recherche d’une option en faveur d’une économie planifiée qu’il se propose de tempérer par l’extension de l’autonomie des personnes dans le cadre des collectivités locales.

Durant ces années, il mène de front une réflexion intellectuelle et une efficace militance de terrain en Gascogne et dans le Languedoc. Son audience s’accroît dès le début des années trente parmi les milieux intellectuels et politiques. Il devient alors avec Carlo Rosselli et Pietro Nenni parmi plus éminents représentants de l’Italie libre.

Les années de libraire et de «feu politique» à Toulouse: 1935-1943

En 1935, sur les conseils de ces amis et notamment du physiologiste Camille Soula, Silvio Trentin s’installe à Toulouse. Il va y séjourner jusqu’en septembre 1943. Grâce à l’aide des fonds collectés par ses amis en Vénétie, il peut racheter le fonds de commerce d’une librairie situé 46 rue du Languedoc.

Silvio Trentin conçoit son métier de libraire en intellectuel exigeant qui connaît les ouvrages, initiant ses «clients» aux richesses de la pensée humaine. Il retrouve dans ce métier d’ «éveilleur d’esprits » sa vocation première pour la chaire et le commerce de l’esprit. Toutefois, en raison de sa prise de responsabilité croissante dans l’organisation antifasciste « Giustizia e Libertà » et de la montée des périls et des espoirs qui vont croissants, Silvio Trentin est vivement aimanté au cœur même de sa librairie par les passions de cette époque de feu.

Il exerce des responsabilités politiques mais aussi humanitaires auxquelles il ne sait ni ne veut se dérober. Sa librairie devient l’équivalent d’un brillant salon littéraire et politique à l’image des feux prolongés de «l’esprit des lumières ».

Les années de défense de l’Espagne républicaine

Le soulèvement militaire des 18, 19 et 20 juillet 1936 en Espagne place Silvio Trentin en première ligne pour l’observation de la guerre civile qui suit l’échec du pronunciamento. En effet, Toulouse est une des ville du Sud-Ouest la plus proche et la plus concernée par le drame espagnol. C’est à cette occasion que la librairie de Silvio Trentin se transforme en quasi « consulat des italiens libres » dont les plus motivés vont se battre aux côtés des milices catalanes puis des Brigades Internationales.

Silvio Trentin, lui-même, fait au cours des trois années de guerre, quatre déplacements à Barcelone et y rencontre les dirigeants de premier plan de la République et de la « Geéneralitat ». A l’unisson de son ami Carlo Rosselli, son état d’esprit, ses articles et ses discours visent aussi, au travers de l’engagement espagnol, à relancer la bataille contre la fascisme en Italie avec ce mot d’ordre :
« Aujourd’hui ici, (en Espagne) demain en Italie!»
Silvio Trentin, malgré l’inlassable activité de soutien qu’il apporte aux républicains en lutte et les contacts privilégiés qu’il noue, à Toulouse, avec l’élite de l’opposition démocratique italienne et les leaders toulousains du Front populaire souffre de ne pouvoir combattre lui-même. Ayant dépassé cinquante ans, le libraire militant donne, à l’Espagne républicaine, les périodes les plus fiévreuses d’une vie si riche en engagements démocratiques.
La lutte pour Silvio Trentin revêt une dimension éthique qu’il ressent comme sacrée et dont la résonance est accrue par la mort au combat de ses nombreux amis. Cette dimension existentielle de son engagement culmine au lendemain de l’assassinat en France, par la Cagoule, de Carlo Rosselli, en juin 1937, lorsqu’il écrit sous le poids de la douleur mais aussi de la nécessité de poursuivre le combat : « (…) avec le tumulte dans l’âme (…) Aujourd’hui plus qu’hier notre mot d’ordre est : lutter jusqu’à la mort. »

La révolution espagnole lui a donné, en grandeur réelle, un champ d’observation politique qui va infléchir, dans un sens libertaire et fédéraliste, ses choix philosophiques et politiques en faveur de l’autonomie des personnes et des collectivités locales.

C’est aussi durant cette période que se forgent les liens d’estime et de solidarité avec la jeune génération de militants de gauche et d’intellectuels toulousains qui le désigne, aux premiers jours de la Résistance, comme une des principales figures de proue. En quelque sorte à Toulouse, l’état esprit Résistant s’est forgé dans la solidarité active avec les républicains espagnols.

Silvio Trentin, le résistant européen

Au lendemain de « l’étrange défaite» militaire de mai 1940, de l’effondrement de la IIIeme République et du délitement de la société, Silvio Trentin et sa librairie vont constituer, à Toulouse, un point de ralliement pour celles et ceux « qui ne veulent pas abdiquer» . C’est après le soutien risqué apporté au premier «réseau Bertaux », la création originale et anticipatrice du mouvement de Résistance « Libérer et fédérer », qui défend, dés 1942, l’idée anticipatrice de : gagner non seulement la guerre mais aussi la paix à venir et de promouvoir l’édification d’une Europe politique et culturelle unie au sein d’une fédération des Etats-Unis d’Europe.

Silvio Trentin, malgré la surveillance étroite dont il est l’objet, regroupe autour de lui l’élite de la jeunesse socialiste, les plus courageux des francs-maçons et aussi des chrétiens de gauche.

A partir de décembre 1942, il vit caché dans le Lauraguais, ne perdant pas le fil de la terrible lutte engagé en Italie. Après une tentative infructueuse de franchissement des Pyrénées, il réussit à revenir en Italie, le 6 septembre 1943, ce qui donne lieu à des moments de liesse de la part de ces amis, notamment à San Donà di Piave, son village natal.

Mais, le 9 septembre, la prise de contrôle par l’armée allemande de l’Italie le contraint à prendre de nouveau la clandestinité. Arrêté par la milice fasciste, le 19 novembre 1943, il est transféré en clinique en raison de son état la gravité de son angine de poitrine et s’éteint le 12 mars 1944 sans avoir revu la liberté de son pays et de l’Europe, auxquelles il a voué toute sa vie.

Silvio Trentin, libraire militant, reste désormais indissociable du Toulouse antifasciste et résistant des « années de feu » de 1936 à 1943, et n'a pas fini de marquer l'imaginaire de la ville occitane.

Paul Arrighi

Ma biographie sur Silvio TRENTIN est Disponible à la librairie de Toulouse «OMBRES BLANCHES et sur les sites de vente de livres suivants AMAZON, DECITRE, FNAC, PRICE MINISTER etc

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