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La question kurde et l’anarchisme

category grèce / turquie / chypre | impérialisme / guerre | entrevue author Monday December 28, 2009 07:19author by José Antonio Gutiérrez D. Report this post to the editors

Traduction trouvée sur le site de l'OCL

Depuis un siècle, le peuple kurde, une nation divisée sous la domination des États turcs, irakiens, iraniens et syriens, n’a pas le droit d’exister. Ils ont été privés du droit à l’autodétermination, de s’organiser comme ils l’entendent, de posséder leur propre terre, de vivre selon leur culture, même de parler leur langue, tout en étant écrasés sous le poids d’une organisation semi-féodale extrêmement arriérée et autoritaire créée à des fins de contrôle social.

[English][Castellano]
The banner of Ahali in Newroz, Istanbul, 21st March, 2009
The banner of Ahali in Newroz, Istanbul, 21st March, 2009

En guise d'introduction

"Kine em ?". Qui sommes-nous ? dit une chanson populaire kurde. Il n’est pas facile de définir en quelques mots ce qu’est le peuple kurde : ils ne sont pas un groupe ethnique, n’ont pas d’unité religieuse, et même leur langue possède des dialectes difficiles à comprendre entre eux. Malgré cela, ils se reconnaissent vis-à-vis d’eux-mêmes comme des Kurdes. Et ils ont mené un combat difficile dans beaucoup des Etats mentionnés pour obtenir le droit d’exister. Ce qui leur a valu d’être gazés, massacrés et déplacés par millions.

Mais la lutte kurde continue envers et contre tout, avec une force impressionnante, alimentée par chacune des communautés du Kurdistan. Ce n’est pas seulement une lutte contre l’État colonial, contre les forces impérialistes qui le plus souvent se trouvent derrière, mais, dans une proportion identique, c’est une lutte contre la propre classe féodale des riches propriétaires terriens Kurdes qui ont été les principaux alliés des États coloniaux, qui ont amassé une fortune considérable grâce à cette situation. Nous ne sommes pas en face d’un simple combat nationaliste au sens étroit du mot, nous sommes en face d’un combat social, d’une lutte pour l’émancipation complète de la population kurde des chaînes du colonialisme et du capitalisme. Il s’agit d’une lutte de libération nationale dans le sens complet du terme.

Au cours de la célébration du Newroz à Istanbul, qui est à la fois le Nouvel An kurde et le jour de la résistance (21 mars), une manifestation impressionnante a réuni 300.000 Kurdes en dépit du harcèlement de la police et des militaires, nous avons rencontré un groupe d’anarchistes, à la fois Turcs et Kurdes. Ils ont une organisation appelée Ahali, ce qui signifie « Peuple » en turc, et sont très actifs pour essayer de porter la question kurde en direction des organisations ouvrières turques et en apportant leur soutien en tant que libertaires à cette lutte selon les moyens qui leur semblent les plus adaptés

Nous avons eu l’occasion d’échanger des opinions sur la question kurde et l’anarchisme il y a de cela quelques mois. Nous reproduisons ici cette interview avec l’espoir qu’elle fournira un éclairage sur la question kurde et le scénario complexe auquel doit faire face l’anarchisme en Turquie, où cette lutte ne peut ni ne doit être ignorée.

José Antonio Gutiérrez D. 24 septembre 2009




Dialogue avec Ahali [1] sur la question kurde et l’anarchisme

1. Quels sont les enjeux fondamentaux, les principaux problèmes dans la lutte kurde aujourd’hui ?

La lutte du peuple kurde, qui a été sous la pression constante générée par l’hégémonie de quatre États-nations que sont l’Iran, l’Irak, la Syrie et la Turquie, se précise aujourd’hui. Actuellement, de telles luttes anti-impérialistes sont devenues de plus en plus importantes dans le Nouvel ordre mondial capitaliste. Loin des similitudes globales avec d’autres nations opprimées, la lutte kurde est une « guerre en devenir » au Moyen-Orient depuis des centaines d’années.

Le caractère historique de la lutte kurde est aujourd’hui au coeur du mouvement rebelle. Le peuple kurde a été ignoré, assassiné, les États lui ont interdit de parler sa langue et de vivre selon sa culture. C’est ainsi que la liberté de vivre sur ses terres sans la tutelle de l’État turc, la liberté de parler la langue kurde, la liberté de vivre selon la culture kurde, constituent les lignes directrices de sa lutte.

Les politiques d’assimilation du peuple kurde ont été mises en œuvre dès les premières années de l’Etat turc et la résistance à ces politiques ont été observées à Ağrı [2] , Dersim [3] et avec les rebelles de Cheikh Saïd [4]. Ce caractère rebelle kurde s’est traduit pour l’Etat en une reformulation de ses méthodes d’assimilation dans un sens plus radical. La racine de la lutte actuelle doit être recherchée dans les premières années de l’État turc et peut-être dans les dernières décennies de l’Empire ottoman. A la résistance au processus d’hégémonie de l’État turc il a été répondu par le génocide, en particulier à Dersim, et par les déplacements forcés.

2. La lutte kurde a été en grande partie une lutte paysanne. Parlez-nous de la question kurde de la terre ...

Comme il n’était pas possible pour l’Etat turc de prendre le contrôle des terres kurdes en utilisant la force directe, en dépit des bombardements massifs, l’État s’est attaqué aux structures économiques du Kurdistan, en visant à contrôler les Kurdes économiquement et politiquement.

Le système des Aghas, une forme particulièrement arriérée du féodalisme a été soutenu rapidement par l’État. A travers ce système de répartition des terres, l’État a pu projeter de s’attaquer directement à l’agriculture, qui était - et est toujours - cruciale pour l’économie du Kurdistan. L’Agha était - et est toujours - un chef tribal que le gouvernement soutient sur le plan économique et technologique. Ainsi, ils sont devenus très puissants en termes de propriété foncière et, grâce à l’appui technologique, en terme de production agricole. En conséquence de quoi, les paysans kurdes ont été contraints, dans un premier temps d’utiliser la technologie de l’Agha pour pouvoir produire. Mais en retour, ils devaient livrer la moitié de leur production à l’Agha. Ce système de "métayage" n’a pas duré longtemps, et bientôt les agriculteurs ont commencé à vendre leurs terres aux Aghas et sont devenus des ouvriers agricoles sous leur autorité. D’autres ont émigré après avoir vendu leurs terres.

Outre son rôle économique, l’Agha joue également un rôle politique. Les gouvernements les utilisent pour acheter les voix des Kurdes et pour intégrer les Kurdes au système. Ce caractère politique est aussi couvert par certains aspects religieux du système. L’Etat turc délivre en effet des quotas aux Aghas pour qu’ils représentent le peuple kurde au Parlement. [5]

Dans ces conditions ¬- assimilation, génocide, ignorance, perte forcée des terres, après avoir livré aux Aghas la représentation politique, etc .- les Kurdes ont déclaré "Edi Bese" - "Assez" -, et ont commencé à résister comme peuple kurde, au nom du droit de parler sa langue, au nom de son droit à vivre selon sa culture, de son droit de posséder des terres.

Aujourd’hui, la lutte n’est pas seulement de résister à ces conditions imposées par les propriétaires terriens féodaux, mais aussi contre les conditions imposées par le nouvel ordre du capitalisme global, ou les nouveaux visages du pouvoir comme le néo racisme, le sexisme, etc En questionnant les nouvelles facettes du pouvoir et de l’oppression, la lutte s’est un peu plus inscrite dans la durée.

3. En tant qu’anarchistes, quel est votre regard sur la lutte kurde ?

L’Etat turc a appelé ce combat le « problème kurde » et il est aussi connu ainsi dans la littérature politique internationale. Nous insistons sur le fait que ce n’est pas le cas, la question de base est « le problème de l’assimilation par l’Etat turc. » En tant qu’anarchistes qui interrogeons toutes sortes de relation de pouvoir, nous ne pouvons pas fermer les yeux devant la résistance des Kurdes. Le peuple kurde a été confronté au vrai visage de l’Etat depuis la naissance de l’actuelle République de Turquie. Leur lutte s’est nourrie de la tradition rebelle de ces pays.

En tant qu’Ahali, nous attachons une importance à la façon dont nous pouvons influer sur les gens afin d’installer une tradition anarchiste dans ces territoires. Avec à l’esprit cet objectif à long terme, nous essayons d’agir et de planifier nos actions. Il est donc logique pour nous de nous solidariser avec les camarades de la lutte kurde sans hésiter devant le caractère national de celle-ci.

4. Pensez-vous que la dernière élection (avril 2009), que beaucoup considèrent comme une victoire du DTP, aura en quelque sorte un rôle positif pour la lutte kurde ?

Les dernières élections locales semblent avoir eu un effet positif pour la lutte kurde. Le DTP, parti représentant le mouvement pour l’indépendance kurde, a remporté une municipalité métropolitaine, sept villes et cinquante municipalités de province à ces élections locales de 2009.

La signification de ces élections est importante. Elles ont eu lieu au milieu de la polémique sur l’opportunité ou non d’interdire le DPT et d’en finir avec l’expression politique des luttes pour l’indépendance. Avec le résultat de ces élections, les Kurdes ont répondu à cette polémique. Non seulement sur la possibilité d’interdire le DTP, mais aussi sur la polémique à propos d’Öcalan et sur le fait de savoir si la lutte séparatiste aurait un impact sur les résultats. En donnant leurs voix à un parti issu d’une tradition que l’Etat turc a toujours censuré et bloqué, les Kurdes ont dit que « le DTP représente le peuple kurde et nous sommes là ! »

Dans ces conditions, pour cette fois, nous ne mettons pas en avant le problème de la démocratie représentative, bien que nous soyons contre. En outre, nous pensons important de souligner que les activités des municipalités libres sont une forme de politique participative, au niveau local. Avec le Parlement public, les conseils de jeunes et de femmes et d’autres organismes similaires, le caractère démocratique du DTP va au-delà de la démocratie traditionnelle.

Les municipalités qui ont été remportées par le DTP lors des élections locales, nous l’analysons comme une victoire plus importante que les postes gagnés au sein du parlement turc. On comprend mieux cela si l’on compare la popularité de Osman Baydemir, le maire de Diyarbakir avec celle d’Ahmet Türk, parlementaire et co-président du DTP.

Comme nous l’avons dit, nous ne croyons pas en la démocratie représentative ou dans les élections bourgeoises. Mais, sous ces conditions particulières, qui a vu le DTP presque interdit et face à l’avancée de nouveaux éléments dans la lutte kurde, comme celui de donner plus d’importance à la participation publique directe, nous avons compris le soutien au DTP au Kurdistan comme une opposition explicite à État turc, et cela a été exprimé comme la volonté du peuple kurde.

5. Nous avons entendu que les femmes sont très opprimées par la traditions kurde, et de telles histoires ont certainement circulé et ont été promotionnées par l’Etat turc en vue de montrer le peuple kurde comme arriéré (crimes d’honneur, etc) ... Dans quelle mesure cela est-il vrai ? Quelle est la position du mouvement de libération kurde à propos des femmes ?

Premièrement, nous devons prendre en compte que Öcalan, qui a théorisé la lutte des Kurdes, a mis la libération des femmes au cœur de la question. Car, a-t-il indiqué, les femmes étant la première classe sociale qui a été soumise à l’autorité, la libération de la société doit commencer par la libération des femmes. Le résultat est que la lutte kurde attache une grande importance à l’organisation indépendante des femmes tant dans la lutte armée que dans l’espace politique et social. Il y a un système de co-gouvernance dans le DTP, il y a des conseils de femmes, et il existe des organisations de femmes tant dans la guérilla que dans les villes kurdes, ce qui pourrait être considéré comme l’application pratique de cette théorie.

Nous devons aussi ajouter que les femmes kurdes sont parmi les femmes les plus politisées au monde. Vous pouvez le voir chaque 8 mars, où le nombre de femmes kurdes dans les rues est jusqu’à 30 fois plus élevé que dans d’autres parties du monde.

Le système des Aghas considère les femmes comme n’étant pas autre chose que des produits de base. Elles peuvent être échangés contre de l’argent ou des stocks de vivres. Les femmes sont jugées incapables de prendre des décisions concernant leur propre vie et sont coupés de la vie sociale, politique et économique. Soutenus par l’État, les Aghas jouent un rôle important dans l’isolement des femmes vis-à-vis de la vie économique. Selon eux, les femmes ne sont pas nécessaires dans la vie professionnelle et sont inadaptées à l’emploi. Les femmes sont censées rester à la maison afin de s’occuper des tâches domestiques et de l’éducation des enfants.

Ce type de marginalisation, combiné à des facteurs religieux, conduit les hommes se revendiquer comme propriétaires des femmes, qui ne sont pas autre chose que des biens possédés par les hommes et considérées comme des objets. Elles deviennent un symbole d’honneur et toute violation des anciennes coutumes peut amener les femmes à être mises à mort pour l’honneur.

L’Etat est apparemment assez critique vis-à-vis des crimes « d’honneur ». Toutefois, comme nous l’avons déjà mentionné, les Aghas sont fortement soutenus et, de fait, ont été créés par l’Etat. Compte tenu de cela, il est évident que les crimes d’« honneur » sont principalement causés par l’organisation de l’Etat, malgré ses apparents « efforts » visant à en mettre un terme.

6. Quelles sont les principales difficultés à établir des liens entre les mouvements populaires Kurdes et les Turcs ?

Les mouvements de gauche turcs se concentrent principalement sur le mouvement de la classe ouvrière. On peut donc dire qu’ils considèrent la lutte kurde comme un problème secondaire qui pourra être traité après la révolution. Ils n’accordent pas assez d’importance et ne montrent pas beaucoup de solidarité avec le peuple kurde.

Peut-être la raison la plus importante de ce manque d ’ « intérêt » dans la question kurde est le fait que certains groupes de "gauche" Turcs voient encore Mustafa Kemal, le fondateur autoritaire de la République turque, comme un héros anti-impérialiste et ont adopté ses idées nationalistes. Ils le voient comme une sorte de "Che" Guevara, pendant qu’ils voient la lutte kurde comme un "outil" des États-Unis pour diviser la Turquie en deux, pour ensuite « manger les deux petits morceaux du gâteau. » Donc, l’approche initiale anti-impérialiste devient nationaliste et n’hésite pas à accuser les Kurdes d’être ceux qui causent des problèmes et d’être des marionnettes de l’impérialisme américain.

D’un autre côté, le mouvement populaire turc, tout "moderniste" qu’il soit, est divisé à propos du mouvement kurde dont les théories se sont rapprochées de l’anarchisme dans ses attaques incessantes contre le socialisme d’Etat centralisé. Surtout au cours des dix dernières années, le mouvement kurde s’est en effet éloigné d’une lutte centrée sur l’Etat au profit d’une idée plus globale, plus approfondie, de la révolution sociale. Parfois, on appelle cela "confédéralisme démocratique", d’autres fois "communalisme démocratique", etc. Mais nous pouvons dire que cette théorie s’enrichit par les perspectives de l’écologie sociale, inspirées par les enseignements de Murray Bookchin.

7. Qu’attendriez-vous des mouvements libertaires et de solidarité internationale ?

La mondialisation du pouvoir fait que la résistance est aujourd’hui mondiale. Disposer d’informations sur les résistances à travers le monde entier nous donne l’espoir et la force de faire face dans la lutte contre le système. Nous croyons que nous pouvons étendre notre résistance grâce à ce réseau de solidarité internationale. Nous, comme tous ceux qui s’opposent au capitalisme, au racisme, au sexisme, à l’autorité de l’Etat, et ainsi de suite, nous avons besoin les uns des autres dans les circonstances actuelles, où le capitalisme accroît son contrôle sur la vie des individus et où les États-nations jouent un rôle beaucoup plus stratégique dans ce nouvel ordre mondial capitaliste.

Nous croyons que nous pouvons apprendre beaucoup des expériences des autres peuples. Tout d’abord, il est vraiment important de partager vos expériences avec des groupes comme le nôtre qui a moins d’expérience. Ces expériences partagées pourraient nous aider à résoudre les problèmes auxquels nous sommes confrontés tout en développant l’anarchisme dans nos régions.

Jusqu’à maintenant, les anarchistes ont surtout été organisés pour les objectifs à court terme, avec de petites campagnes, menées par petits groupes. La solidarité internationale est cruciale pour que l’anarchisme acquière un caractère social, avec à des buts à long terme. Nous devons partager nos expériences dans ce processus de projets à long terme. Nous avons l’esprit de 1850, mais nous sommes actifs depuis 2004. Nous attendons de vous, par exemple, qui avez une tradition révolutionnaire en Amérique latine, de pouvoir partager vos expériences et d’écouter les nôtres.

[Traduction française : OCL / Courant Alternatif]





Interdiction du parti démocratique Kurde,
un coup d’Etat politique en Turquie


Le 24 décembre, plus de 80 personnes sont raflées dans le territoire kurde de Turquie. C’est la troisième opération de ce type en moins de deux semaines. Déjà plus de 130 personnes ont été condamnées et incarcérées dans le cadre d’une nouvelle offensive répressive de l’Etat turc contre la minorité kurde (15 millions de personnes sur 70) en lutte pour sa libération nationale et sociale. Ces arrestations font suite à l’interdiction prononcée par la Cour constitutionnelle du principal parti démocratique kurde. Le dernier en date des épisodes d’un long combat de plus de 30 années mais qui plonge ses racines dans les dernières années de l’Empire Ottoman et l’avènement de la Turquie moderne en 1922

Le 11 décembre dernier, la Cour constitutionnelle turque, a décidé, à l’unanimité, de dissoudre le Parti pour une société démocratique, DTP, le parti pro-kurde présent au Parlement avec 21 sièges, et qui gouverne la plupart des municipalités de la région kurde du sud-est de la Turquie.

La raison donnée par la Cour constitutionnelle est que le DTP constituait une menace pour l’unité nationale.

La décision contient également le bannissement (interdiction d’exercer toute activité) politique pendant cinq ans pour 37 dirigeants du parti. Et l’annulation de deux mandats parlementaires : le président Ahmet Turk et Aysel Tugluk, se voient privés de l’immunité parlementaire. Les actifs du parti ont été confisqués. Le DTP est au Parlement, par ordre de grandeur, le quatrième parti politique, après l’AKP (au pouvoir), le CHP et le MHP.

La Cour constitutionnelle turque depuis sa création (1963) a interdit 26 partis politiques. L’an dernier, elle avait également discuté de la possible dissolution de l’AKP, le parti qui gouverne actuellement la Turquie, le parti d’Erdogan. Les partis kurdes sont depuis toujours particulièrement visés et ont été systématiquement dissous : d’abord la HEP, le DEP, HADEP, et afin d’éviter la fermeture, le DEHAP a été dissout, ce qui donné lieu à la création du DTP. C’est la cinquième fois en un quart de siècle qu’est dissous ce parti, accusé par l’Etat turc et internationalement d’être la vitrine de la guérilla du PKK, considérée comme organisation terroriste par Ankara, Washington et Bruxelles.

Suite à la dissolution du parti et du bannissement de nombre de ses dirigeants (y compris des personnalités connues, comme Ahmet Türk, Aysel Tugluk, Leyla Zana et Selim Sadak), le groupe parlementaire devrait être théoriquement réduit de 21 à 19 membres (mais qui continuent de rester en poste car ils ont été élus comme « indépendants »). La direction du parti a dans un premier temps décidé de boycotter la Parlement, d’abandonner le groupe parlementaire et de privilégier la société civile et la poursuite de la lutte à partir de la société civile et des moyens pacifiques et démocratiques qu’offrent les nombreuses municipalités conquises lors des dernières élections.

Pour la direction du parti, la décision de la Cour constitutionnelle, derrière l’écran de fumée d’un acte « juridique », est en réalité une décision politique visant à rendre impossible la participation du peuple kurde à la vie démocratique du pays.

L’Union européenne, à laquelle la Turquie espère adhérer, avait prévenu que l’interdiction du parti DTP allait à l’encontre des droits de la population kurde. Mais dans le même temps, elle réaffirme indirectement son soutien au gouvernement turc en critiquant le DTP de ne pas se dissocier du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan, qui mène une guérilla armée contre l’Etat turc depuis 1984). L’UE qui donne des leçons de démocratie à tout bout de champ et à tout le monde confirme une fois de plus qu’elle sait s’asseoir allègrement sur les principes qu’elle dit défendre, comme elle le fait depuis des années en approuvant les mesures systématiques d’interdiction frappant les partis et organisations de la gauche indépendantiste basque.

La dissolution du DTP a été précédée par une campagne d’attaques continuelles contre ce parti et par de nombreuses attaques violentes contre son siège et les tentatives de lynchage, que ce soit par des campagnes médiatiques ou à travers les déclarations des deux partis nationalistes (sociaux-démocrates laïcs kémalistes et l’extrême droite).

Fin de l’« ouverture démocratique »

Les jours précédents la décision, la direction du DTP avait averti : « Nous sommes un pont pour la paix et la démocratie » et, de fait, la dissolution du DTP signifie la fin complète de la politique dite de « l’ouverture démocratique » qui avait été avancée par le gouvernement d’Erdogan pour en finir avec le conflit. La dissolution du DTP, a prévenu le parti kurde, risque au contraire d’aliéner les perspectives d’une paix permanente et de plonger immédiatement le pays dans une spirale de tension et de violence notamment des émeutes dans le pays.

Des affrontements très violents ont d’ailleurs éclaté dès le dimanche 13 décembre dans de nombreuses localités : à Diyarbakir, Semdinli, Van, Hakkari, Yüksekova ... ainsi que dans le centre d’Istanbul et à Izmir où des militants nationalistes turcs se sont affrontés physiquement avec des manifestants kurdes. De nombreuses sources concordantes ont rapporté que les coups de feu tirés sur les manifestants étaient aussi le fait de civils, extra policiers, payés par les autorités. Le mardi 15 décembre, à Mus, dans l’Est, un gardien de village, membre de la milice armée par l’Etat, a tiré à la kalachnikov sur la manifestation de protestation, tuant deux personnes. Dans la Turquie actuelle, le climat est de plus en plus lourd. Les milieux nationalistes appellent ouvertement au lynchage des kurdes, au « nettoyage » des « quartiers kurdes » des villes turques. La presse évoque le spectre d’une « Intifada » kurde, d’un pays au bord de la guerre civile. En quinze jours, il y a eu 4 morts au cours de ces manifestations.

L’autre risque souligné par la direction du DTP est le danger d’une reprise à grande échelle du conflit armé entre l’armée et la guérilla, qui n’a pas cessé, avec les opérations militaires en cours de l’armée turque et cela malgré le cessez le feu unilatéral pour un temps indéterminé décidé par le PKK. Cessez le feu qui a tout de même été violé par une attaque récente de la guérilla, le 7 décembre qui a coûté la vie à 7 soldats turcs.

Le "Congrès pour une Société démocratique" (DTK), une assemblée qui rassemble tous les élus issus des rangs du Parti pour une Société démocratique, le DTP, c’est-à-dire les 21 députés, les maires, les conseillers municipaux et provinciaux qui gèrent une dizaine de provinces et une centaine de communes, dont la ville métropolitaine de Diyarbakir, a approuvé, lors d’une réunion extraordinaire, la décision des députés de démissionner de leur mandat et de se mettre "à la disposition du peuple kurde". Marginalisés dans une assemblée hostile, avec la suppression ipso facto de leur groupe parlementaire, ils se refusent en effet de servir de caution ou d’alibi à quiconque après la décision de la Cour constitutionnelle de dissoudre leur parti et d’interdire l’exercice de toutes responsabilités politiques à 37 des leurs. Les élus et les militants kurdes, dont la combativité n’est en rien entamée par cette mesure, avaient depuis plusieurs mois anticipé la manœuvre et déposé les statuts d’une nouvelle formation politique : le Parti de la Paix et de la Démocratie (BDP) remplace le Parti pour une Société démocratique. Le DTP est dissout ? Le BDP est déjà en place. Le 18 décembre, les 19 députés du nouveau BDP ont finalement décidé de revenir sur leur démission, pour pouvoir poursuivre « la lutte démocratique » dans le cadre politique légal du Parlement afin d’œuvrer à « une solution pacifique de la question kurde ». Ce renoncement fait écho à de multiples demandes venant de différents secteurs de la société kurde, y compris du chef-fondateur du PKK, Abdullah Öcalan, emprisonné à vie dans la prison d’Imrali (nord-est) depuis 1999 qui a aussi fait savoir, par le biais de ses avocats, qu’il préférait voir ces élus rester au Parlement.

La répression s’intensifie dans les régions kurdes

Vingt-trois responsables kurdes ont été inculpés dans la nuit du 25 décembre par une Cour de Diyarbakir, principale ville du Kurdistan turc, pour liens avec les rebelles kurdes de Turquie.

Parmi ces personnes figurent huit maires et une figure connue du militantisme kurde, Hatip Dicle, un ancien député qui avait passé dix ans en prison.

Ces suspects, incarcérés après leur inculpation, font partie d’un groupe d’environ 80 personnes interpellées la veille dans onze provinces de cette partie kurde de la Turquie (sud-est).

La rafle avait pour objectif officiel de démanteler les ramifications du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) au sein d’ONG kurdes et du Parti pour une société démocratique (DTP) dissout. Il s’agit de la troisième vague d’arrestations dans les milieux kurdes depuis le début de l’année. Une centaine de personnes ont été inculpées à l’issue des opérations précédentes.

Cette offensive apparaît bien comme la fin de la (très) timide politique d’ouverture et de réconciliation initiée par le gouvernement. Sans doute la restitution de droits culturels, comme l’usage de la langue kurde, sera maintenue. Mais l’Etat turc n’entend pas revenir sur l’assimilation et l’éradication des revendications politiques et sociales des Kurdes. Aujourd’hui, le PKK a renoncé officiellement à l’indépendance et ne demande plus qu’une autonomie au sein du système fédéral, l’amnistie générale pour les combattant-e-s de la rebellion, la libération de son leader Öcalan et une forme de « réunification » fédéraliste trans-nationale avec les trois autres morceaux du Kurdistan placés sous d’autres souverainetés (Irak, Iran, Syrie).

Mais cela est manifestement trop pour la bourgeoisie, la classe politique et l’armée turques, qui ne semblent pas plus prêts à reconnaître une autonomie conséquente à la population kurde que le fait historique du génocide arménien perpétré il y a près d’un siècle par leurs prédécesseurs.

Le 26 / 12 / 2009



Notes

[1] Ahali est une organisation anarchiste de Turquie

[2] Scène de la rébellion kurde en 1927, qui proclama la République kurde de Agiriyê Komara, qui a duré de 1927 à 1931, où elle a été écrasée par l’armée turque.

[3] Région d’une autre rébellion en 1937.

[4] Leader d’une révolte qui s’est étendu à la région de Diyarbakir en 1925.

[5] Le système des Aghas travaille actuellement comme un État dans l’État. Ces chefs tribaux ont obtenu un pouvoir absolu dans leurs villages avec l’objectif de contenir la lutte armée du PKK (surtout depuis 1984). Ils ont été armés jusqu’aux dents par l’État, avec leurs propres groupes paramilitaires, appelés "gardiens de village", responsables d’atrocités innombrables (y compris des massacres, tortures, etc)

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